Barbarus hic ego sum... (Cécilia Suzzoni)

Article écrit le 13 février 2013, suite à la renonciation du pape Benoît XVI (11 février) et à parution de l'éditorial de N. Demorand à ce sujet dans Libération (en français et en latin).

Dans  les nombreux commentaires qui ont suivi l’annonce de la « renonciation » du pape Benoît XVI, on reste étonné de l’absence générale  d’une interrogation sérieuse concernant son choix de formuler sa déclaration en latin. Sérieuse, car, bien sûr, ne manque pas, fût-ce en filigrane, l’argument ressassé, qu’il y aurait là un signe en direction des intégristes, nostalgiques de la messe en latin,  que le pape aurait tant tenu à ramener dans le giron de l’église avec ce genre de concession.

Aucun journal, à notre connaissance,  n’a cru bon de donner en latin, avec traduction, le texte de cette déclaration, qu’il ne devait quand même pas être si difficile de se procurer (après tout, il s’agit aussi d’une  simple exigence  d’information ?). Sans doute n’y a-t-il rien, dans ce choix du  latin, de particulièrement innovant (les encycliques sont écrites en latin, traduites ensuite) ; mais il s’agissait d’un texte lu, à haute voix. Que son contenu, lourd de sens, fût dit en latin, pouvait  être l’occasion de quelques réflexions. Dans ce silence, je vois une indifférence, sinon une incompréhension, devant ce qui a dû, prioritairement, motiver ce choix : moins une coquetterie d’intellectuel, fidèle jusqu’au bout à cette image d’austérité dont on l’a très vite affublé pour mieux l’opposer au précédent pape médiatique – rien de plus confortable que ce genre de parallèle ! – qu’une nécessité qui tient d’abord à l’exercice de son ministère : pasteur de tous ses fidèles, il était exclu que le pape s’exprimât à cette occasion en italien, français, anglais, allemand, etc. Le latin est ici la langue obligée, pleinement œcuménique. Occasion de rappeler, avec Umberto Eco, que le multiculturalisme, quand il est question de se comprendre, a moins besoin de ces  langues plurielles qu’on nous encourage à parler,  plus ou moins bien – et forcément plutôt moins  que plus… –, que  d’un terrain d’entente minimum. Je ne suis évidemment  pas en train de militer pour le choix du latin tous azimuts, mais d’observer que le pape, en l’occurrence,  n’avait pas, lui,  d’autre choix.  On aurait aimé que quelque journaliste le rappelât, et pour ce faire prît en considération – point n’était besoin d’un exégèse savante – le texte dans sa version originale ; ne fût-ce que pour éviter de faire remarquer d’une façon aussi grossièrement arbitraire qu’il y avait là une contradiction entre la « modernité » d’un pape qui « démissionne » comme un chef d’état « normal », et le caractère résolument « traditionnaliste » de la langue qui communique cette décision. La fidélité au latin, langue sacrée de l’église, n’a d’ailleurs jamais correspondu, pour peu qu’on y réfléchisse, à je ne sais quelle nostalgie réactionnaire… Bien avant Brassens, Montaigne, pourtant prompt à souligner ce qui dans cette langue de l’autorité, sa «  langue maternelle », était propre à le « piper » au-delà du raisonnable, faisait déjà remarquer avec humeur la naïveté à renoncer à envelopper dans une langue singulière un « dire sacré » qui, par définition, échappe  au domaine profane…

Le scoop qu’a constitué l’éditorial de Libé, sous la plume de Nicolas Demorand, m’amène alors à me poser cette  question : de quoi le choix de rédiger son  texte en latin « est-il le nom » ? Réponse, ludique, du berger à la bergère ? Le titre de la première page, "Papus interruptus", m’inviterait à y voir d’abord une plaisanterie, pas très généreuse, de potache, dans la grande tradition des « premières » de Libé ; une initiative que les internautes ont souvent prise, bien naïvement, au premier degré, comme une concession de « leur libé » à une idéologie cléricale tant décriée… Je préfère y voir l’élégance d’un geste, celui de l’interlocuteur qui fait l’effort  d’habiter  la langue de l’autre…  Mais, plus sérieusement, cette idée d’un pape qui s’en irait sans avoir assumé son mandat jusqu’à l’agonie – hommage au Grand Absent – ne me convainc pas : il y a plutôt à mon sens de la grandeur, et, sur ce point, oui, de la vraie modernité,  à ne pas s’exposer moriens sous les feux de la rampe. En revanche, que le pape Benoît XVI ait été frappé, outre le mal physique, d’une secrète mélancolie à se voir aussi peu compris – ou mal compris – dans son effort pour rester pleinement un pape dans un monde non tant déchristianisé qu’incapable désormais  d’assumer culturellement son passé, voilà qui n’est pas impossible. Je reste frappée par la médiocrité de certaines attaques, caricatures, qui abondent ici et là, non parce qu’elles diraient un souci laïc, que je partage entièrement, mais parce qu’elles témoignent d’une pauvre hargne en panne cruellement d’inventivité ( « Le vers se sent toujours des bassesses du cœur », avertit le poète… ) ; et je me sens alors pleinement concernée par cette réaction qu’Antoine Compagnon prêtait dernièrement à Proust : militariste, mais dreyfusard, non croyant mais violemment « anti anti-clérical »…

Alors oui, et j’en reviens  au texte de Nicolas Demorand, et  au latin, si injustement frappé de ce qu’il m’est arrivé de traiter de « pathologie du réflexe démocratique », pour dire que peut-être, en effet, se glisse dans le geste de Benoît XVI l’aveu d’une lassitude à se savoir incompris, à l’instar de l’Ovide  des Tristes, dont Starobinski a  commenté  magnifiquement les vers, choisis par Rousseau en  épigraphe du premier Discours  et des Dialogues :

Barbarus hic ego sum, quia non intelligor illis

Et rident stolidi verba latina Getae

               

« C’est moi, ici, qui suis un barbare, car on ne m’entend point ;

et, stupides, les Gètes se rient de mon latin »

 

 

Cécilia Suzzoni, présidente d’honneur  de l’ALLE,

Association le latin dans les littératures européennes