Jean Wiener


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COMME c'est beau, comme c'est rare, un homme droit, juste, sévère et tendre dont la formule est demeurée la même, durant toute sa vie. 


Depuis plus de quarante ans que j'ai connu « Déso », depuis la minute où j'ai fait sa connaissance, je l'ai craint et je l'ai aimé comme je l'aimais, il y a quelques jours, dans sa chambre, alors qu'il commençait de respirer difficilement. 


Il fallait l'avoir vu devant une partition d'orchestre qu'il avait à diriger : il s'arrêtait devant une faiblesse et regardait l'auteur : la faiblesse était, pour lui, indiscutable ; elle le devenait pour l'auteur. 


Il fallait le regarder dans une réunion politique, il fallait le regarder écouter et puis prendre la parole : s'il n'était pas d'accord, et quelle que soit la personne qui, d'après lui, se trompait, il exposait son point de vue avec une sûreté et parfois une dureté nécessaire et stupéfiante. 


Il fallait le voir dans son jardin, montrant cent variétés de fleurs et les expliquant, avec des détails que ne peuvent donner que les spécialistes. 


Il fallait avoir visité avec lui un château historique ou une êglise romane : il en connaissait toutes les richesses. 


Il fallait l'avoir vu devant une automobile nouvelle, ou une quelconque machine : il ne la quittait qu'après s'en être fait expliquer le mécanisme qu'il comprenait aussitôt. 


Et il fallait l'avoir vu aussi devant un être qu'on aimait et qu'on lui présentait : avec quelle attention affectueuse il le regardait. 


Sévère et tendre, je pense que ces mots te définissent assez exactement, en fin de compte, mon Déso... 


D'autres parleront de ta baguette, de ce métier de chef que tu as si merveilleusement servi, de cette silhouette qui, pour moi, rappelait si souvent celle de Toscanini. 


Moi, je ne dirai ici que de petites choses qui ont alimenté cette longue amitié qui fut la nôtre. 


Je rappellerai ce que tu fis pour moi pendant l'occupation allemande : tu m'as offert de signer les partitions de films que j'ai pu écrire, grâce à toi, et qui m'ont permis de vivre et de faire vivre les miens. 


Je dirai que je t'ai été "econnaissant de m'avoir fait pleurer, plusieurs fois, à cause de ton implacable rigueur. 


Je dirai enfin la terrible émotion qui s'emparait de moi, chaque fois que je sonnais à ta porte, depuis onze ans que ce mal t'avait terrassé, qui t'avait ôté, à toi, l'usage de la parole... 


Dès que j'étais près de toi, je savais que ton intelligence était demeurée intacte, que tu étais au courant de toutes choses ; mais il m'est arrivé, plusieurs fois, de ne pas comprendre tout de suite ce que tu me demandais, par signes, et tu n'as jamais su le supplice que ma bêtise m'imposait alors... 


Adieu, Déso, qui aura été un homme exemplaire : tu as honoré la vraie musique, plus que personne au monde ; tu as courageusement, et de toutes tes forces, défendu les causes vraies. 


Et il faut qu'on sache que tes amis véritables n'ont cessé de souffrir de l'impensable martyre qu'a été la longue fin de ta trop courte vie. 

Jean WIENER 

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