Yvonne Gouverné « Ce que je dois à Désormière »


CE QUE JE DOIS A ROGER DÉSORMIÈRE 

par Yvonne Gouverné 



Roger Désorrnière, notre ami, celui que nous appelions familièrement « Déso », emmuré dans le silence pendant plus de onze ans, est maintenant délivré de la prison de son corps, touché par la paralysie. Je l'ai connu en février 1927 et je vois, comme si c'était hier, le cadre de notre première rencontre.


Il devait diriger le Miroir de Jésus d'André Caplet, mort depuis quelques mois à quarante-six ans (22 avril 1925). 


Je faisais répéter les choeurs sur l'estrade d'une salle qui n'existe plus aujourd'hui (L'Aeolian, avenue de l'Opéra). 


J'aperçus - seule silhouette humaine parmi les fauteuils vides - un tout jeune homme, absorbé par la lecture d'une partition ouverte sur ses genoux. 


Roger Désormière avait alors vingt-huit ans, il en paraissait vingt. 


Immédiatement le travail établit entre nous une confiance réciproque - jusqu'à sa dernière émission à la R.T.F. qui eut lieu le 31 janvier 1952. 


Je ne me souviens pas, au cours des incalculables concerts que j'eus la chance inouïe de préparer pour lui entre 1927 et 1952, d'avoir connu de sa part un moment de mauvaise humeur ou constaté une défaillance même passagère de son admirable fidélité. 


D'ailleurs sa loyauté était proverbiale et il devait sa liberté de jugement à l'indépendance de son caractère. 


S'il avait des raisons pour juger défavorablement quelqu'un, son opinion était faite, mais il n'en parlait pas, car il a toujours évité de nuire à ceux qu'il n'appréciait pas. 


D'attitude réservée, courageux et tenace, il n'abandonnait rien au hasard. 


Sa curiosité en musique était attirée par les œuvres de toute époque et son éclectisme a permis à sa carrière de chef d'orchestre, d'animer d'une même ferveur des œuvres de caractère absolument opposé. 


Sa probité foncière lui interdisant d'agir sur les collectivités par d'autres moyens que ceux qu'il exerçait sur lui-même, ses exécutions - souvent d'une rare qualité - en étaient la logique répercussion. 


Aussi son contrôle était-il de la plus impartiale clairvoyance, car il ne comptait nullement sur le miracle, mais sa sensibilité s'inscrivait sur un terrain bien préparé. 


Qu'on reprenne ses disques, ceux de Pelléas et Mélisande entre autres, pour s'en convaincre. 


Autant reste précise pour moi, cette première rencontre avec Désorrnière (à laquelle je faisais allusion tout à l'heure), autant cette audition du Miroir de Jésus qui eut lieu le 16 mars 1927 - Grande Salle Pleyel - s'est effacée de ma mémoire. 


J'attribue cette lacune à ce que l'œuvre maîtresse de Caplet et la personnalité si forte de ce musicien avaient tellement absorbé mon activité de son vivant que, lui étant mort, j'ai dû agir pendant quelque temps comme un automate. D'ailleurs son absence créait chez tous ses amis un vide troublant. Pour eux, un magicien avait quitté la terre. 


Bien que de race française, l'un et l'autre, on ne peut imaginer, physiquement, deux types plus dissemblables que Roger Désorrnière et André Caplet. Désorrnière, petit, mais de proportions justes, avait sous ses cheveux noirs un front haut, un visage très dessiné aux traits réguliers, éclairé par deux grands yeux sombres dont le regard ne quittait pas ceux à qui il s'adressait. Que d'expressions multiples et combien d'impatience ou de résignation devait contenir - l'heure du silence venue - ce regard bouleversant !

 

Caplet, au contraire, était le nordique blond. Une tête énorme plantée sur de larges épaules, un regard glauque, incertain, qui pourtant semblait discerner au-delà des brumes ce qu'aucun de nous ne perçoit... car, sous les apparences de quelque nautonier massif des premiers âges, ce Normand conservait intacts en lui, les audaces du pirate et les privilèges du Jongleur de Notre-Dame


Je ne crois pas que ces deux hommes se soient jamais rencontrés, bien que Caplet ait suivi avec passion les représentations de Diaghilev qui, pour Désorrnière, furent un brillant début (1925-1926). 


D'autre part, il me semble difficile qu'entre 1922 et 1925 Désormière n'ait pas vu diriger Caplet, l'autorité de ce dernier, la marche ascendante qu'il suggérait toujours vers de nouvelles découvertes ayant attiré vers lui les « jeunes » de son époque. 


Si différents qu'ils soient par leur tempérament, ces artistes ont, comme point commun, une préparation minutieuse de leurs partitions, une dépense non mesurable de leurs forces, un amour évident pour des expériences qui éloignaient d'eux toute menace de routine. 


Aussi l'effort du lendemain n'était-il jamais calqué sur celui de la veille. En travaillant avec eux, j'ai compris combien il était utile d'être malaxé, torturé, par les exigences du moment. 


C'est en dirigeant l'orchestre pour certains spectacles de la troupe de Diaghilev que Désorrnière avait acquis l'art de juxtaposer avec une netteté rigoureuse, les volumes différents des éléments sonores comme le maître de ballet doit régler les gestes d'un ensemble chorégraphique selon les exigences d'une figure déterminée. 


De là, cette cohésion totale où peuvent se compléter danse et musique en s'exprimant par l'échange de leurs forces. 


Aussi Désormière exigeait-il des ensembles vocaux, cette élasticité et cette précision qu'il pouvait obtenir en dirigeant des ballets. 


Si, par sa nature même, il était plus dynamique que lyrique, il ne faut pourtant pas oublier que Roger Désormière était flûtiste. 


Or, j'ai toujours remarqué (ce qui, d'ailleurs, est infiniment logique) combien les instrumentistes qui ont eu l'occasion d'expérimenter par eux-mêmes les possibilités du souffle, donnent aux chanteurs des conseils judicieux. Ils comprennent les raisons de certaines défaillances de la voix, sa fragilité, mais aussi les ressources dont elle dispose. Certes, la technique vocale ne doit jamais, par indigence, rompre la courbe d'une phrase, mais encore faut-il que les chanteurs soient soutenus par une direction qui tienne compte du levier essentiel pour eux : la respiration. 


Désormière a toujours su merveilleusement exiger un maximum de rendement de cette matière sonore si malléable sans méconnaître les lois de la nature. C'est un des musiciens à qui je dois le plus car il a encouragé ma patience dans cet étrange métier de chef de chœur où l'effort est toujours à recommencer, tel un perpétuel modelage dans les sables mouvants... 


Il attachait une grande importance à la prononciation qui charpente les inflexions musicales par l'accent à sa juste place. 


Comme tous ceux qui connaissent leur métier à fond, Désormière simplifiait au lieu de se perdre dans un méandre de gestes. 


Devant des notations d'apparence compliquée qui risquaient de faire perdre du temps aux répétitions : « Vous voyez bien que tout cela n'est pas difficile », me disait-il, « puisque toute cellule ne peut appartenir qu'à un rythme binaire ou ternaire - leur succession forme une période ; le reste n'existe pas... » Il inscrivait alors sur ma partition, à titre d'exemple, des petits triangles alternant avec des signes carrés ou rectangulaires. 


S'il était peu démonstratif, sa générosité vis-à-vis de ceux qu'il avait « choisis » se révélait sous des formes multiples ! C'est lui qui m'introduisit pour y faire travailler les ensembles vocaux, à la Société de Musique d'Autrefois groupement quasi unique à cette époque (1929-1930). 



Que d'œuvres, pour la plupart inconnues, furent ainsi restituées dans leur primitive beauté, grâce à ce chef d'orchestre convaincu, qui savait apprécier les recherches d'une élite constituée par les plus avertis de nos musicologues. 


D'autre part, lorsqu'en 1928, une des toutes premières auditions d'Œdipus Rex eut lieu sous la direction de Stravinsky au Théâtre des Champs-Élysées avec le concours de l'Orchestre Walther Straram, c'est encore sur le conseil de Désormière que l'auteur eut recours à Jean Morel et à moi-même pour la préparation de la partie chorale. 


Notre ami avait su créer un climat de confiance dans l'esprit de Stravinsky dont l'attitude à notre égard fut un témoignage significatif. 


C'est aussi par Désormière que j'ai connu Igor Markevitch qui avait dix-sept ans lorsque nous avons préparé la première audition d'une œuvre intitulée par l'auteur lui-même : 

« Cantate » 

Poème de Jean COCTEAU 

pour soprano et voix d'hommes 

avec accompagnement d'orchestre par 

Igor MARKEVITCH.             


Cette partition révélait un compositeur d'une précocité indiscutable. Elle fut exécutée pour l'inauguration du « Théâtre Pigalle » le 4 juin 1930, avec le concours de Madeleine Vhita, soprano, sous la direction de Roger Désormière et retint à tel point l'attention des musiciens qu'on fut obligé le soir même, d'en donner deux exécutions consécutives. 


Je n'ai jamais compris pourquoi cette cantate qui contenait beaucoup plus que des promesses avait aussitôt disparu de nos programmes. 


Un de mes plus beaux souvenirs reste la première audition des Trois petites liturgies de la présence divine d'Olivier Messiaen, spécialement écrites en vue des concerts de la Pléiade


C'est le 21 avril 1945 qu'elles furent tout d'abord entendues. 


Sur un texte du compositeur cette œuvre étonnante, confiée à l'assemblage savoureux de trois voix de femmes, piano, ondes Martenot, célesta, vibraphone, batterie et orchestre à cordes est un acte de foi fascinant. 


Roger Désormière s'était consacré avec un soin passionné à en exprimer la ferveur. 


D'ailleurs, dès l'instant où nous découvrîmes la force d'un tel langage, l'envoûtement exercé sur nous par cette forme d'incantation devait déterminer chez Désormière une admiration pour la musique de Messiaen qui, loin de se démentir, s'est au contraire maintes fois manifestée par des preuves efficaces. 


Certes, il ne s'agit pas d'énumérer ici toutes les premières auditions que nous devons à la baguette de Désormière, mais comment passer sous silence le Requiem de Maurice Duruflé - ce chef-d'œuvre de tradition si française, dont l'authentique pureté répond si bien à la modestie de son créateur. 


Je m'en voudrais aussi de ne pas mentionner les très curieuses recherches contenues dans la Naissance du verbe de Scelsi (1948). Cette partition riche d'imagination et de trouvailles mériterait d'être mieux connue. 


De 1945 à 1952, une activité de plus en plus intense exigeait sans cesse de nouveaux efforts de la part de notre pilote plus travailleur que robuste, voulant toujours éviter cependant le piège des solutions faciles. 


Cette dernière période fut d'ailleurs révélatrice de sa maîtrise. 


En tenant compte de tous les concerts et représentations qu'il dirigeait à l'étranger ou à l'opéra, parallèlement aux programmes que lui confiait la R.T.F., je m'étonne moins, avec le recul du temps, du drame survenu qui fut la conséquence de cette course à l'abîme... 


En janvier 1952, l'irrémédiable, sans que nous le sachions, s'accomplissait. Pendant que je mettais en route les répétitions chorales de la cantate de Prokofiev Alexandre Nevsky, Désormière retenu chez lui par une crise de foie, me faisait par téléphone des recommandations concernant mon travail. 


J'allai chez lui pour le rassurer ; je le trouvai soucieux, presque désemparé et s'inquiétant, comme toujours de la faiblesse de notre accentuation française allant à l'encontre, avec ses syllabes muettes, de l'indissoluble union du mot et de l'accent musical dans le texte russe. 


I! tenait à ne pas trahir le caractère de cette grande fresque d'allure populaire dont on parle souvent tout en la connaissant fort mal, qui, je crois, est datée de 1939. 


Le lyrisme intense du compositeur s'y donne libre cours et, se confondant avec la force primitive dont il émane, confirme combien Prokofiev, parmi les musiciens russes, reste le continuateur des plus grands. 


« On m'avait longtemps et catégoriquement refusé tout don lyrique, alors ce don, non soutenu, se développait lentement. Par la suite, je m'y attachai par contre de plus en plus. » (Prokofiev, Autobiographie, années de jeunesse). 


Roger Désormière parvint à lutter contre lui-même et l'émission eut lieu le 31 janvier 1952 à la Salle Wagram. 


C'est là que je le vis diriger pour la dernière fois, fatigué certes, mais beureux de n'avoir pas renoncé à cette audition qui, d'ailleurs, fut très belle. Peu de jours après, il partait en Italie où l'attendait une épreuve pire que la mort !

 

I! ne nous appartient pas de chercher une explication à des lois qui nous dépassent par leur féroce indifférence. 


Certes, de la période heureuse où jaillissaient tant d'échanges, de tout ce travail en commun dont je fus parfois l'humble artisan, plus souvent encore le silencieux témoin, beaucoup de détails précieux sont à jamais enfouis dans l'oubli ; mais s'il reste en nous, grâce à la valeur de certains êtres, un terrain fertilisé à notre insu par des courants secrets, essayons, avant de mourir nous-mêmes, d'en reconnaître le bienfait. 



Mieux écouter, mieux regarder, 

Moins parler pour mieux comprendre, 

Devenir tout amour pour mieux recevoir. 





Voir aussi un témoignage audio https://sites.google.com/site/rogerdesormiere18981963/temoignages/yvonne-gouverne-audio

Comments