Jean Wiéner « Déso »



« DÉSO» 

par Jean Wiéner 


« Déso », lui, cet homme ravissant, cette beauté, ce coq, ce chef, cet impitoyable, ce tendre, ce cinglant, ce juste, ce vrai, il aura été, d'un bout de sa vie à l'autre bout, celui qui essaye de tout bien faire, qui prend tout au sérieux, qui sait, comme a dit Jaurès, que « tout est toujours difficile ». Il avait compris la valeur, l'importance de chaque minute, et le devoir de n'en gâcher aucune, qu'il l'ait consacrée au travail, à la découverte, à la bagarre ou même à la rigolade... Tout en lui était action, était actif : ses énormes éclats de rire, comme ses avis, ses critiques ou ses reproches. 



Il a été mon camarade de travail, le seul qui ait pénétré, vraiment, dans l'intimité de mon travail ; à une époque où j'avais plusieurs partitions de films à écrire, en même temps, il m'en a orchestré un certain nombre, qu'il dirigeait ensuite, le jour de l'enregistrement : il avait un sens tout à fait exceptionnel de l'adaptation à l'image, que je n'ai retrouvé que beaucoup plus tard chez André Girard : chez ces deux chefs, le travail de précision qu'ils avaient coutume de faire pour le Ballet, les a beaucoup aidé à devenir des maîtres de la mise en place de musique écrite pour le cinématographe. Déso pouvait y être, parfois, terrifiant d'entêtement dans l'exigence, mais aussi d'exactitude mathématique. C'est, sans doute, le seul homme qui m'ait fait pleurer ; si un passage lui paraissait mauvais, ou seulement insuffisant, ou si je m'étais un peu trompé dans mes calculs de métrage, il le disait aussitôt, à haute voix, sans aucun ménagement, et devant tous ceux qui participaient ou assistaient à l'enregistrement. Je l'ai vu, souvent, parler durement à de grands musiciens qui, de lui, acceptaient parfaitement les observations les plus sévères. Ce qui importait uniquement, c'était le résultat, et pour parvenir au meilleur possible il lui fallait ne pas perdre de temps, tout en ne cessant jamais de tendre  à la perfection : il y apportait toute son énergie, tout son savoir, et cette notion à peu près parfaite qu'il avait du travail collectif. Je sais bien l'émerveillement de René Clair, de Renoir, de Duvivier, de Becker, de Daquin, et de tant d'autres, quand ils assistaient au spectacle de Déso, semant la musique, tout au long de leur film. 



Mais mon Déso aura été aussi un courageux : chaque fois qu'il s'est agi de signer un manifeste pour la liberté, d'écrire ou d'aller parler pour l'indépendance ou l'honneur, contre la veulerie ou l'opportunisme et ceci dans les moments les plus critiques, il l'a fait vigoureusement, et sans attendre. 


Il n'en parlait pas inutilement, mais il n'a jamais caché ses opinions non plus que son appartenance au Parti qui est le mien : il y a montré une sûreté de vue, une clairvoyance rares qu'il exprimait dans des termes précis, élégants, mais accessibles à tous. 


Quand il dirigeait l'orchestre et les chœurs, dans une manifestation de masse, il était merveilleux : son visage devenait plus beau encore, et son mouvement - cette danse dans l'immobile - se communiquait à l'assistance tout entière. Il était fier d'être là, et chacun de nous était fier de le savoir des nôtres.

 

Durant l'occupation allemande, comme je n'étais pas exactement l'idéal national-socialiste, il me fut tout d'abord interdit de travailler, ce qui aurait pu devenir tragique si de vrais amis, comme Jean Aurenche, Louis Daquin, et un ou deux autres, ne m'avaient proposé de travailler clandestinement : il s'agissait d'écrire de la musique pour le cinéma, en ne la signant pas. Déso, dès que je lui en parlai, m'offrit de la signer, ce qui me permit de faire vivre ma famille, et lui valut, naturellement, quelques ennuis à la Libération, qui, heureusement, ne durèrent pas longtemps. 



Puis, petit à petit, à cause de ses vertus et de l'excellence de ses services, Roger Désormière prit de l'importance : il s'imposait partout, et devenait un chef international ; on ne pouvait plus l'espérer pour de simples petits enregistrements ; son nom devenait un grand nom, mais si son personnage se fixait dans les hautes sphères, il demeurait le même homme, dans la fidélité de l'amitié, le même homme, dans la rigueur, dans la soif de savoir. Avec la même conscience et la même passion, il continuait de fouiller ses partitions, de Boulez à Purcell.


Mais une mystérieuse fatigue l'envahissait parfois, qui aboutit un jour au drame de Rome qui annonçait le long martyre que l'on sait, qui est en moi, pour toujours, et dont je ne parlerai plus jamais. 


Le petit du petit coiffeur de Vichy, qui connaissait toutes les belles églises de France, toutes les routes, toutes les bonnes auberges avec leurs spécialités, 

qui connaissait tous les modes, toutes les danses, toutes les partitions du monde, 

et qui connaissait aussi tant d'autres choses, ce petit Déso, si beau, si vrai, et qui pouvait être si impertinent et inhumain, parfois, à force de grandeur, 

ce petit Déso, symbole de la droiture, nous l'aimons, nous, ses amis, d'un amour féroce et tendre. 

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