Roger Désormière (Vichy, 13 septembre 1898 - Paris, 25 octobre 1963)

par Nicolas GUILLOT

1963 - 2013 Cinquantenaire de la mort de Roger Désormière




« Bien que tous nos renseignements soient faux, nous ne les garantissons pas. » Erik Satie 


Chef d'orchestre, compositeur, orchestrateur, découvreur de la musique contemporaine et redécouvreur de la musique ancienne et baroque, Roger Désormière, né le 13 septembre 1898 à Vichy, est comme mort deux fois : une première fois, artistiquement et professionnellement, le 7 mars 1952 à Rome, frappé par une attaque cérébrale qui le laissa aphasique ; puis, resté onze années enfermé dans le silence, il est mort d'un cancer le 25 octobre 1963, à l'Hôpital américain de Paris, à Neuilly.


Évoquant Roger Désormière, Pierre Boulez achève son hommage en se remémorant "la dernière page de Noces, telle qu'il l'avait naguère dirigée, où il avait si extraordinairement réalisé cette « paralysie » de l'accord final et cette absorption du son par le silence". On ne peut voir là qu'une parabole définissant bien ce que fut le destin de Roger Désormière, cette jeunesse irradiante et apparemment inépuisable qui le vit durant trente années diriger, créer et animer toute la musique contemporaine en France et en Europe, de 1922 à 1952, jusqu'à l'accident cérébral, la lente dissolution dans le silence et un certain oubli avant sa mort. A l'évocation de ce destin, on est obligé de penser au Dick Diver de Francis Scott Fitzgerald dans "Tendre est la nuit", ardent de charme et de don jusqu'à ce qu'il disparaisse et sombre dans le souvenir, non dans un grand tintamarre mais dans un soupir.


Roger Désormière laisse des images multiples. On a d'abord le chef d'orchestre intransigeant et sobre jusqu'au dépouillement, celui de "Pelléas et Mélisande" pour les discophiles d'aujourd'hui. Le créateur de la musique de son temps, de Darius Milhaud et Erik Satie dans les années 20 à Jean-Louis MartinetPierre Boulez et Henri Dutilleux trois décennies plus tard. Le chef des ballets suédois, des ballets russes, de la Sérénade, de l'Opéra et de l'Orchestre national, l'animateur infatigable des Soirées de Paris, de Versailles ou de la Pléiade.


Il était dévoué à la musique française, avec une prédilection pour Lully, Rameau ou Debussy pour le passé, mais cette dévotion s'appliquait aussi à la « Trinité » russe : Stravinsky, Prokoviev, Chostakovitch, à l'école de Vienne et à Bartok.


Fervent communiste, ami de Thorez, Aragon et Picasso, dirigeant l'Internationale au Veld'Hiv ou devant le mur des Fédérés, résistant et membre fondateur du Front national des artistes pendant l'Occupation, c'est lui qui dirigea le 14 juillet de Romain Rolland en 1936 et la Naissance de la cité de Pierre Richard Bloch et Fernand Léger en 1937. Mais il s'accorda aussi à la pieuse musique de Messiaen et gardait ses entrées chez les comtesses et les comtes.


Contradiction ? Il y avait chez lui une inépuisable gentillesse, une courtoisie sans faille. Et puis un musicien épris de modernité ne pouvait dédaigner les "Petites liturgies de la présence divine" et l'accueil reçu n'était pas l'approbation doucereuse des bigots mais le tumulte indigné des gens "bien pensants". Les mondanités aristocratiques étaient placées sous les signes de la redécouverte de la musique baroque et ancienne avec cette grande dame tout empreinte de simplicité que fut Geneviève Thibault, comtesse de Chambure, qui œuvra aussi à une ouverture fort démocratique de ces musiques ; Yvonne Giraud, marquise de Casa Fuerte, ancienne camarade de conservatoire, mettait aussi la Sérénade au service de l'avant-garde, les Noailles ou le comte de Beaumont côtoyaient les surréalistes et n'étaient certes pas pour la restauration de quelque Ancien régime artistique.


L'homme avait tant de charme que toutes et tous y succombaient : le prolétariat et le gratin, musiciens, mélomanes et foules du Front populaire ou de l'Expo universelle, public de la Fenice à Venise ou soviets à Moscou et Bakou.


Malgré l'estime de Milhaud ou Honegger, le compositeur de l'école d'Arcueil disparut tôt derrière le directeur musical, mais demeura toujours un merveilleux orchestrateur au service d'Erik Satie, de ses amis, Henri Sauguet ou Jean Wiener notamment, mais aussi du cinéma de Jean Renoir, de Jean Grémillon ou du trio Carné-Prévert-Kosma et cela ne l'empêcha cependant pas en 1935 de composer la première partition de musique concrète pour les Cenci de Shelley revus par Antonin Artaud.


Le petit garçon de Vichy triompha à la Scala de Milan et à Covent Garden à Londres ;

fut le disciple de Satie et de Koechlin, le serviteur zélé de Chabrier, Debussy et Ravel, de Rameau et de Lully aussi ;

laisse une (la?) version référence de Pelléas et Mélisande avec Irène Joachim en inoubliable Mélisande et fut toujours un admirable "debussyste" ;

était le camarade de Georges Auric, de Francis Poulenc, de Germaine Tailleferre et de Louis Durey ;

fut choisi par Serge de Diaghilev puis Jacques Rouché à l'Opéra comme directeur musical, devint l'ami et le pendant musical de Léonide Massine, la baguette attentive de Serge Lifar, celui qui fit revenir à Paris Georges Balanchine ;

parrain de la Jeune France, il épaula les débuts d'Olivier Messiaen, André Jolivet, Daniel-Lesur, Yves Baudrier, créa des œuvres aussi diverses que celles de Jean Rivier, Jean Françaix ou Serge Nigg ;

respecté de Toscanini, Koussevitzky ou Munch, soutenu à ses débuts par Ingelbrecht, il donna avec Rosenthal un élan libérateur à l'Orchestre national, influença profondément Pierre Boulez pour la direction d'orchestre ;

dirigea à leur demande les œuvres de Ravel, Prokoviev et Stravinsky…


Quel plus bel épitaphe imaginer qu'une courte liste des œuvres majeures qu'il créa ou fit découvrir en France : la Création du monde, avant bien d'autres, de Darius Milhaud, Mercure, Relâche et Entr'acte d'Erik Satie, la Symphonie en trois mouvements après l'Apollon musagète de Stravinsky, le Pas d'acier et le Fils prodigue de Prokoviev, plusieurs symphonies de Chostakovitch, maintes œuvres de Charles Koechlin, les Trois petites liturgies et Turangalila symphonie d'Olivier Messiaen, le Soleil des eaux de Pierre Boulez, la Première symphonie d'Henri Dutilleux…


Pour conclure, lisons ce qu'Igor Stravinsky écrivit sur lui : "Je lui garderai jusqu'à la fin de mes jours une reconnaissance infinie pour ce qu'il a réussi à faire, dans les brèves années de sa carrière, pour la musique de notre temps".

Nicolas GUILLOT



Pierre Boulez : "J'ai horreur du souvenir" in "Roger Désormière et son temps", éditions du Rocher, 1966.

Igor Stravinsky in "Roger Désormière et son temps", éditions du Rocher, 1966.