Tristan Jeanne-Valès


PE30 - 1ère Couv

Paysages écrits 
N° 30 / Octobre 2018

Les ombres portées

Photographies et textes courts

 

Je suis devenu photographe en côtoyant flûtistes et violoneux dans les pubs des nuits irlandaises, c’était en 1978… Comment l’oublier ?

Peu après, au début des années quatre-vingt, au sein de l’agence Enguerand, je photographie – pour la presse et l’édition – les grands noms du théâtre et de la danse contemporaine, des écrivains, des réalisateurs, des plasticiens…

En parallèle à ce travail d’agence et sur des sujets plus personnels – j’ai monté de nombreuses expositions et publié une dizaine de livres, souvent en compagnie d'écrivains, Pierre Michon, Raoul Vaneigem, Christian Gattinoni ou Michel Onfray…

Aujourd’hui je reviens sur certaines de ces images, réalisées au fil du temps. 

J’y joins un texte court : souvenirs, anecdotes de travail ou dérives plus poétiques. Les ombres portées.

Tristan Jeanne-Valès








Rien à dire.
Je scrute l’inutile. Je suis du côté des morts, des morts à venir, des morts bientôt. J’aime l’érosion, j’aime la trace, le bruit de fond du temps qui passe. Je ne photographie pas la vie, je photographie la mort, la mort qui vient, qui est déjà là, à l’oeuvre dans les gestes, le mouvement, sur les visages, sur les mains. Je photographie la limite de l’épopée, je la fixe et puis je la regarde. Juste avant l’oubli, je documente la frontière.
Un rien cramé, je chaloupe le trop-plein de mes ivresses et des cigarettes fumées, spectateur paresseux de ma propre disparition. Un peu d’eau sur le front peut-être, pour faire face au miroir.
A deux tables de là, une femme conquise sourit à l’homme, promesse de lourdes copulations, mais qui tardent un peu à se concrétiser, selon lui, selon elle ; le temps du bar, le temps des cocktails partagés… Au cinquième Talisker, je partirai, je m’en irai distiller l’alcool en mots ; au creux de la nuit, j’attends-j’espère ces instants prodigues : la parole avance aveugle et se perd, j’aime l’ombre de ces nuits-là. Et les verres ambrés où le paisible est conjuré. Aux mots je joindrai une photographie, j’ignore encore laquelle, c’est le jeu.
Ecrire: il est temps, il est grand temps, il est tard. Passage lent au récit double, j’écris. Je choisis les mots, les images sont là, les mots viennent, j’attends-j’écris. Les photographies me hantent, les mots les posent. Pour un accouplement, une étreinte, un duo bref.

ISLANDE Vesturdalur

Vesturdalur, Islande. 1999







Je pensais qu’Eugène Ionesco était mort : depuis longtemps ou depuis peu, aucune importance, je croyais vraiment qu’il était mort. Je l’avais oublié.
7 mai 1989 : ce soir le théâtre du Châtelet honore Ionesco, c’est la Nuit des Molières.
Hommage lui fut rendu. J’étais là, photographe d’agence, photographe de presse, la Nuit des Molières est une corvée, un pensum, j’y étais, c’était mon tour.
Ionesco vient d’avoir quatre-vingts ans.
En ce soir du 7 mai, la foule-théâtre du Châtelet, debout, l’applaudit unanime, longtemps. Ionesco est au balcon, côté jardin, il se lève lentement, il vient saluer, il s’agrippe au velours rouge, il sourit, il est vieux, il souffre, il s’offre.
La photo sera publiée le lendemain par Le Monde.
Une belle parution.

Eugène Ionesco1989

Eugène Ionesco, 1989








Les gens, la ville, les rues, le temps : c’est important le temps. Les gens, les silhouettes, les églises, les silhouettes au pied des églises. Les églises tuent, elles écrasent, elles tuent, elles ont tué, elles vont tuer encore. Les églises tuent. 
Je pense à Tarkos, mort à quarante ans, mort de la tumeur de son cerveau ébréché, sa gueule de voyou, de looser, sa gueule majuscule, sa parka, son regard. Il est mort, il inventait la poésie, la pâte-mots , il puisait, c’était plus fort que lui, c’était comme ça, il allait vite. Je l’ai photographié posant fou, posant là, aux côtés des squelettes à nu d’une abbaye bas-normande, ses doigts comme des griffes, la fin de l’hiver.
Je ne savais pas, il ne savait pas, nous ne savions pas qu’il mourrait bientôt. Il faut que les gens meurent, les poètes surtout, les poètes bien sûr. Et puis nous.

TARKOS Christophe

Christophe Tarkos, abbaye d’Ardenne. 1999







Une plage en Irlande. County Mayo. D’abord une dune de galets puis le sable. Une course de chevaux, les hommes en noir boivent leur bière noire, les femmes sont à l’écart, elles se tiennent serrées, elles tiennent des enfants par la main. Tous regardent les chevaux galoper sur le strand humide. Basse mer. Ils parient. Il fait doux et gris, c’est l’été. 
A deux pas, sur une scène imaginaire, un violoneux, costard désendimanché, égrène ses arpèges, sa fille, assise à ses côtés, l’accompagne au bodhran.
Les maquignons sont là, ils jaugent, palabrent, échangent à demi-mot ; ils savent, ils sont irlandais. Ils parlent un anglais de tourbe et de rocaille, se nomment Padraig, Aengus ou Sweeney. Peut-être achèteront-ils vendront-ils aujourd’hui. Les maquignons. Depuis toujours.

strand_irlande

Carrowniskey strand, Irlande. 1979








Nous avions longuement parlé la veille au soir. Passé minuit, nous échangions les noms les plus improbables de nos auteurs de polars préférés : assez inattendu de la part du vieux penseur rebelle. S’ensuivirent de réconfortantes réflexions sur la différence entre l’ivrogne et l’alcoolique. Nous avons beaucoup bu. Vins rouges et bouteille de calvados, les heures qui passent, les ombres froides de l’hiver belge, les chats aux aguets, Eric M. était présent, bien sûr, en maître d’oeuvre de cette rencontre. Je lui dois ces moments-là et ce beau milieu de la nuit où triste d’être triste j’étais. Il s’en souvient, il m’en parle encore. 
J’ai fait ce portrait le matin, tôt le matin, le lendemain: le masque et la brique, la gueule de Vaneigem, le regard qui se donne et se demande.

Raoul Vaneigem 
Raoul Vaneigem. Belgique. 2009








Une tribu-fanfare de Gitans serbes qui se cuivre l’âme et rigole, la chanteuse Fado dans les quartiers hauts de Lisbonne, yeux clos châle noir, un mur de pierre en Bretagne sous le souffle du kan ha diskan, les verres d’alcool fort qui s’échangent au fond d’un bar à Galway, à Porto, à Skopje, le chant flamenco qui chauffe la pierre chaude d’une arrière-cour à Séville, un joueur de flûte andin face à l’orage, tout au bord de son lac frontière : je photographie la musique. 
On ne photographie pas la musique. On ne peut pas. C’est impossible.
Je photographie les gueules, le regard et les échanges de regard, les doigts serrés sur l’instrument, les mains qui claquent, la salive sur le bois noir de la flûte, la corde frappée et la peau animale des percussions. J’ai vu la plainte et le chant profond, la fierté brutale d’être là –photo–, la sueur de celui qui joue pour la nuit, pour moi, pour eux, pour lui.
La ballade est sans fin.


IRLANDE

Gerry Commane, Irlande. 1998








Régine Chopinot fait la gueule. Seins libres sous son t-shirt blanc, elle fait la gueule, rétive à l’image, on se connaît pourtant. En retrait, Jean-Paul Gaultier s’en fout, il me sourit vaguement, il fait beau. Chopinot est parfumée Sables, non pas sorti des ateliers JPG –lui, bâtit les costumes de scène et les fringues de ville de la Dame– mais de chez Annick Goutal, un parfum bisexué, pour homme, pour femme, inspiré des immortelles sauvages que l’on trouve dans les dunes ; à cette distance focale, je le respire, charmé… 
Ils préparent Le Défilé, pavillon Baltard, Nogent-sur-Marne. Très mode et très danse, septembre 1985. J’ai photographié Chopinot pendant près de vingt-cinq ans, jusqu’en en 2006, O.C.C.C, exercice de style ardu sur le contre-jour. Plus tard, elle m’écrira qu’une collaboration artistique est rare sur une telle durée et qu’elle éprouvait toujours la même confiance en mon regard (je la cite, je peux la citer, cela me fait plaisir de la citer…)
Sommes-nous devenus amis ? peut-être…
Un jour, à La Rochelle, sur le port, je buvais des petits rhums dans un petit bar, une marie-salope râclait le fond de la darse, les goëlands piaillaient, les gens vaquaient ; à la Coursive, sur un ring, Chopinot dansait, boxait, dansait KOK. La reine Chopinot.

REGINE CHOPINOT ET JEAN PAUL GAULTIER LE DEFILE

Régine Chopinot et Jean-Paul Gaultier. 1985








Je photographie des Lusitaniens. Par hasard. Par amitié, à la demande insistante d’un ami. Par jeu. 
Les Lusitaniens naissent sombres : noirs, marrons, ébènes ou gris foncés. Adultes ou presque, ils deviennent blancs ; on dit gris –la robe grise, doit-on dire– mais je dis blancs, parce que je les vois blancs. Arrogants, ils ont l’arrogance de ce blanc qu’ils portent en eux.
Magnifiques et peureux, mais vifs, ils galopent, ils amblent, fous furieux quand ils sont étalons, affolés à l’odeur de la femelle proche: ce sont des chevaux. Inquiets par nature ils s’accommodent mal de leur vision panoramique, apeurés par le monde.
Je les photographie ici, chez moi, en Normandie, à Saint-Eloy, près de Bayeux, pays de bocages humides et gras, boueux dès les pluies de l’automne, je les photographie là-bas, sous le soleil dur des quintas au fond de l’Alentejo, cet autre bout de l’Europe atlantique.
Je les cadre serrés, je les cadre carrés, par fragments je leur prends leur arrogance, leurs soumissions, leur couleur blanche, leurs veines, leur peau et le sang à la fleur de leur peau.
Je ne les aime pas. Je n’ai pas à les aimer, je les photographie.


CHEVAUX LUSITANIENS QUINTA DA BROA MANUEL VEIGA

Quinta da Broa/Manuel Veiga, Portugal. 2014