NOTES DE LECTURE                                                       Le premier arbre et autres récits qui cachent la forêt, Valère-Marie Marchand



PE30 - 1ère Couv

Paysages écrits 
N° 30 / Octobre 2018

La Création selon Valère-Marie Marchand

 

Valère-Marie Marchand nous fait la proposition d’un livre qui ne peut être reçu autrement que comme une merveille. Sous l’apparence d’un objet littéraire non-identifié, les treize récits et le Prologue peuvent être lus, dans leur esprit, comme les Stèles de Victor Segalen. Chaque chapitre, dédié à un arbre historique ou légendaire, mais aussi à un arbre ou arbuste bien commun, est, au premier abord, l’éloge de celui-là. Les références des textes anthologiques, qui parlent déjà d’un arbre, abondent mais elles sont transformées, défigurées, voire « faussées », pour nous faire voir et saisir ledit arbre, resté dans l’ombre, depuis des siècles, et pas assez vu, aujourd’hui. Jusqu’à en faire des phrases qui la tiennent debout, elle, l’écrivaine, depuis qu’elle a appris l’existence de ces arbres et… sa propre existence. Elle devient, en écrivant, arbre parmi les arbres. Mais il y a comme une dialectique – un mouvement en plusieurs temps – de son écriture, qui nous fait mieux voir les arbres évoqués, mais aussi qui nous les cache. L’écriture de Valère-Marie Marchand s’avère un prétexte pour montrer plutôt l’arbre que son livre est, l’arbre que tout texte est ou devrait être : un arbre nouveau, inédit, à qui on donne un nom nouveau (titre). Et c’est ce qui arrive avec ce livre : intitulé « Le premier arbre et autres récits qui cachent la forêt », le mot récits est lu aussitôt après « arbres » et cela ne fait que confirmer notre idée : il ne s’agit pas de parler du premier arbre comme… arbre, mais du premier arbre comme… récit (écrit, livre). Le récit comme : histoire ; comme fiction ; comme invitation à bifurcation(s). Mais surtout comme invitation du lecteur à l’initiation : « [ces histoires/ramifications] Elles l’initieront à d’autres concordances des temps et l’aideront à passer du naturel au surnaturel. ». Treize récits comme treize « allégories végétales ».

Alors le jeu de mots (étymologique) livre/liber/libre/arbre n’a jamais été plus vrai : « Liber est qui veut bien être libre. / Liber est l’arbre devenu livre. ».

La liberté de l’écrivaine va très loin. Elle renouvelle – et je pèse mes mots – l’écriture : une forme nouvelle de récit, récit du monde et de son auteure, inextricables. Comme tout grand livre.

Nous prenons à notre tour la liberté de lire le titre en remplaçant le « qui » par « que », et ainsi étayer notre hypothèse (conviction !) que ce livre en est un surtout sur l’écriture d’un livre : « Le premier arbre et autres récits QUE cachent la forêt ». Où la forêt doit être comprise comme la littérature. Trop discrète, l’écrivaine n’insiste pas assez sur le fait que sa façon d’écrire est novatrice et il y a le risque que les autres livres, très nombreux, publiés et dont on parle largement, ou avec insistance, couvrent/ cachent la façon transcendante d’écrire de Valère-Marie Marchand. Transcendante, oui, et dans tous les sens du mot : elle nous transporte ; elle dépasse tous les genres littéraires, en les englobant et dépassant. Elle nous fait monter dans le jardin suspendu – hors temps – de la littérature.

Rappelons que l’auteure réalise aussi les illustrations : des dessins de feuilles, arbres, arbustes. Elle voit, lit, dessine et écrit. Ce qu’elle nous propose après, c’est une rumination – à la fois lente et fulgurante, de très nombreux éléments. Foisonnant de références, Le premier arbre… peut nous apparaître, à une première lecture, comme un livre frisant l’encyclopédie. Mais pas du tout : la synthèse qu’il réussit est plus le résultat d’un travail d’imagination, de créateur, que d’un scientifique, ou vulgarisateur.

Un livre pareil à un roman, où les personnages sont des arbres, bien différents, qui évoluent dans plusieurs mondes – époques – et surtout dans le nôtre. L’écrivaine utilise un vocabulaire très actuel, oral, familier, parfois « jeune ». Cela donne des « contrastes » efficaces – comme dans certaines techniques picturales, ou on juxtapose des éléments hétérogènes mais qui finalement vont très bien ensemble. Valère-Marie Marchand a réussi à rendre harmonieux des registres de langages contrastants. La fluidité du livre est saisissante.







Pour vous introduire dans le contenu du livre, il faudrait annoncer les sujets, les personnages, les chapitres donc : Le premier arbre (l’Archaeopteris), l’érable de Rhodes, Le rameau d’or, le figuier stérile, l’olivier de Saint Augustin, le pommier sauvage, le Ginkgo biloba, (la maison aux) tilleuls, l’arbre aux papillons, l’oranger magique de Robert-Houdin, (les larmes du) baobab, l’arbre généalogique et l’arbre arc-en-ciel.

Le Prologue a un ton de Genèse. Et non sans raison : ce livre, comme tout vrai livre, dirais-je, se veut une (re)création du monde. Sa refonte, du moins. Son incipit nous confirme : « Au commencement, il y eut les frondaisons du ciel, la force vive des prairies. Il y eut l’écorce, la sève et l’aubier […] ». La partition des jours s’inscrivit au fin fond de l’écorce. […] Il y eut comme une éclaircie au royaume des plantes. Et c’est ainsi que le liber devint livre, assemblage de feuilles, pagination en devenir. ».

Et toute genèse/naissance correspond à un dessillement : « L’humus se fit pensif. Le vivant se mit en mouvement. Les paupières s’ouvrirent sur des entrelacs d’ombre et lumière. […] Il se produisit comme un renversement d’ombres, un changement imperceptible dans la fabrique des jours. L’eau, l’air, la terre et le feu se drapèrent d’un voile d’incertitude. Siècles et saisons passèrent. […] La lumière se ramifia en lignages vert sombre. Lorsqu’apparut enfin quelque chose qui ressemble à la vie : une silhouette végétale. Un arbre naquit, d’autres suivraient, hommes et femmes s’en souviendraient. ».

Voilà une libre interprétation de la Genèse : la naissance d’un monde… nouveau. Celui de ce livre. Car un livre doit créer un monde nouveau. Le Livre des livres est transmué – toute proportion gardée ! – en… Le Livre des arbres.

Livre donc sur sa propre naissance – comme auteure. Le livre est ce lieu – forêt ! qu’elle dit si bien : « Ce lieu [la forêt] est celui de l’obscur et les forces nocturnes qui s’activent dans l’ombre nous font naître à nous-mêmes. » (nous qui soulignons).

Il s’avère aussi un livre sur le(s) temps (différentes époques, bien variées) et sur le Temps. Sur le passage des jours et des saisons. « On ferait de l’arbre le témoin du temps qui passe. ». Livre sur l’éternité : « Sous ses allures de métronome, l’arbre cache bien son jeu. A force de battre la mesure du temps, il se croit éternel. Il se voit autre. Il se projette dans notre histoire. Il nous invente des généalogies. Puis, quand il a fini avec la dialectique de la vie et de la mort, il redevient lui-même, arbre parmi les arbres, premier et dernier maillon d’une chaîne où se profilent des forêts qu’on croyait en sommeil et qui s’éveillent déjà sur l’autre versant des songes… ».

Nous sommes pris, impliqués dans une traversée très personnelle de l’histoire de l’humanité, malgré l’apparence, nous disions, encyclopédique, du livre. L’auteure écrit : « La forêt vaut toutes les bibliothèques du monde. C’est aussi le laboratoire de toute vie intérieure. ». Et nous la croyons sur paroles, surtout que nous lisons entre les mots : la forêt est son propre livre…Une forêt qui ne peut plus être séparée de celle plus large, de la littérature même.

Et surtout si nous lisons la suite : « En voyageant au cœur de l’arbre, l’eau, la terre, l’air et le feu procèdent à des transmutations primordiales. » et nous pensons que c’est ce que Valère-Marie Marchand a fait : une transmutation primordiale, de ses lectures et de sa vie.

Claude Simon disait que le sujet d’un roman, c’est l’écriture.

Le mot récit correspond très bien : les treize récits composent un récit plus grand : celui du monde. Il n’ y a pas d’invention gratuite ou superflue. Récits, malgré le « sujet », très personnels, voire intimes : nous devinons derrière chacune des histoires une histoire personnelle. Avec ou sans raison. Mais surtout – nous y lisons une allégorie de l’écriture même de chacun de ces récits. De l’écriture même. Ecriture qui ne peut pas être séparée de l’histoire qu’elle étaye.








Il y a la poésie en vers, les fragments en prose poétiques, les poèmes concentrés, mises en forme spécifiques et variées, mais il y a aussi, comme dans ce livre de Valère-Marie Marchand, la poésie déployée, même si aussi concentrée que dans un poème. Sauf qu’elle se donne le temps de se développer, de… développer ses feuilles (livre-arbre, auteur-arbre, nous disions). Feuille pour feuille, qui s’ouvre, dans la saison sans fin de la littérature.

Livre-conte, aussi. Le premier chapitre, sur l’Archaeopteris, le premier arbre surgi sur terre, avec tous les détails scientifiques, n’est pas du tout un texte de vulgarisation, mais le récit du vivant, de sa « fabrication ». Malgré les explications abondantes, l’énigme de la naissance de la vie persiste. Dans « L’érable de Rhodes », l’histoire de Philon de Byzance est fascinante. Le monde antique est ravivé – par le biais d’un langage fluide, familier et étrange à la fois, envoûtant somme toute. 

Dans le vaste portrait de Philon il y a une histoire d’atrium, « où l’on plantait un arbre représentant tous les autres arbres. ». Et l’arbre que Philon avait choisi était « un érable à peau de serpent qui se teintait au gré de la lumière. […] Cet arbre-caméléon était, en un sens, aussi fantaisiste que le propriétaire des lieux. ». La présence d’Alcibiade dans le récit veut qu’on sache que cet arbre, selon lui, était la preuve de l’existence des jardins de Babylone, que Philon considérait comme la septième merveille du monde.

Le récit a plusieurs rebondissements, suivant et s’éloignant de la réalité historique ou… littéraire. Rebondissements qui correspondent à des Fata Morgana, qui expliqueraient…lesdits jardins suspendus, et qui finalement ne seraient qu’un phénomène d’illusion optique : des mirages. Nous même, en lisant, nous ne savons plus où commence et où finit la vérité historique de ce que nous lisons. Nous assistons ainsi, à travers les mots de l’auteure, à un tel mirage, celui décrit dans le récit.

« Le rameau d’or » – long et passionnant récit, histoire bien riche, tourmentée et… s’apparentant même à un roman policier. Mais nous avons surtout retenu que son (l’) écriture est une histoire de voix. Que l’écriture de tous les livres est une telle histoire : « Une voix lui parlait. Un souffle l’habitait et ces paroles venues d’on ne sait où le suivaient pas à pas. ». Et cela à travers les personnages d’Enée, Virgile, et de celui, le plus puissant et très inattendu, le rameau d’or lui-même. Ses transformations nous sont racontées d’un point de vue très haut – pas un survol rapide, expéditif, mais une compréhension profonde, vertigineuse, de ce mythe et surtout de ses ressources inépuisables comme sujet (inspiration). Et Valère-Marie Marchand ne s’en prive pas : les ramifications et divagations nous conduisent jusqu’à une histoire surnaturelle. Fantastique. Envol de l’inspiration.

Nous y avons été tenté de substituer au personnage de Virgile du récit l’auteure même. Les questions de figures de style, d’esprit de contradiction, de vraisemblance, de… harcèlement textuel – voilà tout ce qui passionnerait beaucoup d’auteurs et lecteurs (d’) aujourd’hui, les incitant à prendre position, discuter, polémiquer, en lisant les phrases de Valère-Marie Marchand, si les temps (modernes) n’étaient, hélas, orientés presque complètement vers le factice.

Nous sommes d’accord avec l’auteure, quand elle écrit « La vraisemblance était le tiers de ses soucis. ». Humour et verve – en diable. Comme pour incarner une phrase citée dans le récit même : « Laisse agir le destin et cherche le Rameau d’or. ». Quand Valère-Marie Marchand affirme, à propos du Rameau d’or : « A défaut d’entrer dans la norme, il serait, au grand dam des puristes, l’un des premiers cas de ready-made recensés à ce jour. Tout Rameau d’or qu’il était, il n’était plus qu’un intermittent de l’imaginaire. » nous la croyons sur parole écrite. Et nous pourrions appliquer sa phrase à son propre livre : Le premier arbre… est comme un ready-made. Avec cette différence (essentielle) : le livre de Valère-Marie Marchand n’est qu’élaboration, transformation. Mais il est un objet surprenant, jamais vu – du… jamais lu !

Dans « Le figuier stérile », l’histoire biblique est reracontée, d’une manière impressionnante, à travers des phrases à la fois lourdes de sens et bien légères par leur expression : « Le temps vira à l’orage et il [l’Iscariote] eut soudain l’impression qu’il y avait en lui et tout autour de lui une ombre impossible à décrire. Il eut aussi la sensation qu’il était à deux doigts de comprendre ce que nul autre n’avait compris. ». Epoustouflant, nous insistons.

Sans pouvoir le résumer, le récit intitulé « L’olivier de saint Augustin », d’où nous retenons ici seulement une citation sur l’olivier même : « De loin, sa silhouette se remarque d’emblée. On dirait une sentinelle, une vigie verdoyante sur un fond de ciel bleu. Souvent ses branches paraissent étonnamment sombres et son tronc se détache de la blondeur des blés. Patiemment, l’olivier prend forme. Il a cet air méditatif, cette immobilité rêveuse des pierres fossilisées. De là où il est, tout lui semble possible. Sans doute songe-t-il à l’ombre du soir. Sans doute voit-il l’écume se changer en rochers et en oublie-t-il les années passées… ».

L’olivier de Saint Augustin et surtout celui de Valère-Marie Marchand. Portrait même de l’auteure en olivier. Mais ce n’est pas pour autant qu’on saura tout : ni sur elle, ni sur l’arbre : « C’est bien connu. Les livres naissent des arbres, mais les arbres ne disent pas tout. Voilà pourquoi les livres ne révèlent jamais le fond de leur pensée. C’est à la fois leur force et leur faiblesse. Une fois ouverts, ils ne se ferment plus et résonnent du seul bruit de la vie. Ils peuvent même laisser au lecteur le soin de conclure. ».

« Le pommier sauvage » – émouvante, poignante, prenante histoire d’amour, de séparation et d’amour nouveau, à travers l’évocation de celle d’Henry David Thoreau : « [le pommier sauvage] Cet arbre en savait bien plus sur la soif ou le désir d’aimer qu’on ne l’aurait supposé. Indiscutablement, cet arbre avait vécu. Il lui montrait à sa manière ce qu’il en était de l’être et du paraître et lui inspirait les pensées les plus douces qu’on ait connues sur terre. »

« Le Ginkgo biloba » - un arbre, ou du moins un spécimen « qui sortait de l’ordinaire ». Une promesse d’amour.

« La maison aux tilleuls », récit avec cette dédicace : « A mes parents, A leur première histoire. ». A la fois autobiographique et inventé, nous le supposons. Mais sans trop s’attarder : imaginer, c’est ce qui compte quand les phrases peuvent saisir « la partie émergée de leur rêve ». Et surtout que c’est en écrivant, seulement, qu’on va là où on ne serait jamais allés autrement. Invention et découverte à la fois. Dans ce récit : une histoire de mort, d’un suicide. Et les tilleuls dans tout ça ? Les voilà : « Ce geste [un homme qui se tue avec un fusil] le libérait pour de bon du temps qui passe, des mots qui pèsent leur pesant de silence, du sommeil de l’hiver, de ce ciel bleu sombre et de… ces deux tilleuls qui lui avaient donné parfois l’illusion de vivre… ».

Nous ne pouvons pas laisser sous silence les autres récits. De « L’Arbre aux papillons » nous apprenons plus sur les papillons que sur l’arbre. Mais tout est bien mené, agencé, pour comprendre que c’est à travers eux que Barnabé, le personnage, restera en vie, car ils vont lui faire entendre, oreille collée à la terre, une voix – celle de la femme aimée.

« L’oranger magique de Robert-Houdin » : une histoire de reconnaissance. De dessillement, encore une fois, après des tours (de magie) et détours : « En quelques secondes, c’en fut fini de l’agitation fiévreuse un brin anxiogène qui s’était emparée de nos vies. Je n’étais plus la petite main qu’il avait reléguée dans l’ombre. Il n’était plus la tête pensante que j’avais connue. Juste un homme redevenu enfant ou un enfant devenu homme qui recouvrait d’un coup sa faculté d’émerveillement et me voyait enfin pour la toute première fois… ».

Indubitablement – il s’agit de nouveau d’une autre histoire d’amour. Heureuse, celle-ci. Personelle et voilée/déguisée. La nôtre, aussi/surtout.

« Les larmes du baobab » : allez la lire vous-mêmes !

Dans « L’arbre généalogique », la première page dit d’une manière enlevée (et toujours… allégorique) ce que nous disions au début même de notre lecture  : l’auteure est un…arbre. « Un arbre inventé de toutes pièces ». L’arbre est un livre. Alors, l’auteure est un… livre. Et toujours « un pied dans le réel, l’autre dans la fiction ». Inventée de toutes pièces. Mirage.

Et « l’arbre arc-en-ciel », malgré son titre, a des accents… apocalyptiques. Le livre de Valère-Marie Marchand commence par une Genèse, et nous voilà, à la fin, au seuil d’une extinction – planétaire. Le Souffle divin (l’Esprit) est prêt à nous quitter définitivement… La fin du monde annoncée : « Il [l’arbre de ce récit – l’Eucalyptus deglupta] ne serait plus que la possibilité d’un arbre et deviendrait sous peu un immense crayon de couleur dessinant, ici ou là, de souriants arcs-en-ciel afin d’effacer d’un trait la grisaille à venir. »

Livre mirobolant !


Sanda Voïca

V-M Marchand couv 1 2018-10-18 001

Valère-Marie Marchand,
Le premier arbre et autres récits qui cachent la forêt,
éditions du Cerf, 
2018, 
228 pages. 

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