NOTES DE LECTURE                                                                                   Le fil de givre, Isabelle Lévesque



PE30 - 1ère Couv

Paysages écrits 
N° 30 / Octobre 2018

Pourquoi le givre ?

Les textes poétiques d’Isabelle Lévesque – alternance et combinaison de fragments en prose et de vers – montrent et cachent la personne aimée. Ce n’est pas une « volonté » de faire ainsi, c’est parce que l’amoureux ne peut que se cacher et se montrer, selon un rythme qui ne tient ni à lui, ni à la femme amoureuse. C’est un rythme « intégré » dans la nature, qui fait de lui un objet amoureux appartenant maintenant au monde. Cet objet a une forme très proche d’« une forteresse de pierre ». Comme toute forteresse, dans les (bons) temps historiques et non pas… touristiques, elle est à conquérir, voire reconquérir, sans cesse.

La spécificité mirobolante de cette forteresse de pierre est qu’elle n’est que le ciel même.

Alors l’amoureux a des qualités… mystiques. Apparition et non-apparition ne font qu’un.

Le rendez-vous qui se voudrait galant, amoureux l’est et ne l’est pas : « Au rendez-vous de pierre », c’est la première ligne du livre.

Amour inexpugnable mais qui ne demande que sa conquête.

Le chemin vers lui est difficile, ardu, la roche escarpée, mais « Rien n’érode l’escalier du ciel. ».

L’art de la poète est celui de donner d'innombrables indices de cette présence-absence, indices trouvés/vus/glanés dans la nature. Ils nous mettent sur la piste du sentiment et des sentirs du moment, surtout. Les signes deviennent à leur tour signes, ce qui renforce l’éloignement de l’amoureux. Quand ils ne font le contraire : renforcer sa présence. Les deux situations – éloignement et présence instantanée – sont successifs, le ton haché, saccadé de l’écriture étaye cette alternance.

Mais quand les deux coïncident, le souffle est coupé, la poète étouffe (et nous avec elle) : « – Le sachant, j’aurais / fermé le ciel entrebâillé, tardif éveil, / gagnant sans cesse, / mot-vainqueur parti se vêt. / – Qu’as-tu écrit ce jour ? / – Les mots de guerre vaincue, / toujours à vif où saigne. » (tout le poème souligné dans le texte).

On voit facilement que l’amour est question de sentir mais surtout question de mots, de paroles. Il est dit et redit.

« Tu vis l’ardeur et glisses nos mystères le long des cordes. J’entends les mots que tu hisses et les nuages rejoints se font torrents. / Pas le vide. Nuit claire, feuillages denses, bosquets, sentier, un pas sur les feuilles. Désormais vigne se cueille. / je te retrouverai tout à l’heure ou jamais, le ciel est une forteresse de pierre. » (souligné dans le texte)

Le ton saccadé correspond aussi au temps immémorial, pas figé : «–  temps de plus venu du fond des âges. // Temps ferment, nocturne inversée, ponctuation de l’ombre / tournant pleine-lumière / et divaguant. ».

La poésie d’Isabelle Lévesque est comme ce « Long jour agité de tourments / (où sommes-nous si loin ?) // Jour où craindre ce qui loin brise. ». (souligné dans le texte)

Mais les mots sont bien précis, ils ponctuent, visent, fixent l’éloigné en son absence – ce qui le rend, paradoxalement, bien présent. Non pas en creux des mots – quoique – mais des mots qui fouettent et l’absence est rendue visible : « Loin qui cogne et contre temps ? / Où vaciller ? Le cœur en sa faveur demeure – la craie évanouie. Un son se perd, le sort, pire victoire en voyelle. Espère. […] Chaque syllabe, au secours de perdre, grimpe et s’éloigne. // Tu es en fleur / ou / presque / déjà / là // – tu es partout. ».

La syntaxe est cassée, démantibulée, défaite, retournée, sens dessus dessous – fissurée ; car elle correspond au temps fissuré. Et parmi les fissures, l’amour, son souvenir et son attente sans fin s’immiscent et recollent les mots – et le temps. Alors l’amoureux et le temps-espace ne font plus qu’un : « tu es partout ». La poète écrit si bien : «Tu romps la chaîne invisible de la ligne. ».

Très saisissant le texte de la page 14 – impossible de le citer ici en entier – texte exemplaire, pour nous, emblème de tout poème d’amour : « Tu retenais le monde. […] Il fallait attraper le soir. Rien n’est moins sûr. Alors ta venue changeait l’ordre et nous, certains, cheminions. La nuit ne peut cesser sa marche (le fil renoue sa chance). Nous cherchions les croissants d’ombre pour lutter contre le temps. ». (souligné dans le texte).

Le fil renoue sa chance. Le fil de givre obsède la poète – dans ce livre comme dans certaines de ses photos (visibles ailleurs). Le givre qui se pose sur toute chose l’hiver : « Pas une feuille n’échappe au tomber de glace. ».

Mais le givre, signe de « chagrin » (« même chagrin ») est transmué, transsubstantié : « Ce que nous fûmes résonne. / Image morcelée avant le soir. / Braises et ricochets. Sur la mer, / fragments dispersés du jour / à la lumière des baisers. // Crois-tu ? ».

Les derniers mots, soulignés par la poète même, montrent moins le doute, que le désir de repartir à l’assaut de l’évocation de l’amour. De sa permanence – dans le faste et le néfaste inextricables.

Si : « Le temps fait plus que dit. Il façonne, éponge, il gagne. ». Si : « nous ployons. ». Si : « Pas de fumée quand brûle la métamorphose ». Si la question s’impose : « Quel est son nom de disparition ? ». C’est parce que les mots vont, nous le disions plus haut, tout réparer, recoller les fissures. Mais cette tâche s’avère plus dure, ardue (impossible ?) – que prévu : « Rien de plus indicible que le mot sans lettre en gorge. ». Surtout quand on a, (par opposition ?) le « Trait de génie, jacinthe à poindre, la jonquille quitte la sphère forestière. Chasse à couvert. ».

Alors il ne reste plus que ceci à la poète : : « J’écris je saigne ici, flanc touché, le chasseur et sa proie. Ici saigne, ici ne se relève pas, sa flamme effleure le poème vivant. ».

Belle « récompense » ou compensation – trophée de chasse poétique : que les mots soient vivants.

La nuit (fin de l’amour ?) et la braise (l’amour toujours présent) effraient en égale mesure. Alors « Contournons l’obscur assaut. ». Mais « Il nous faudra silence, l’invisible secours, le corps de l’attraction pour échapper, seule foi, au mouvement. ». (le soulignement par la poète).

Fuite, toujours. Fuir sans fuir : « Nos retours sans arrivée. ».








Ce qu’il reste à faire – encore et toujours – devant l’amour, devant toute chose du monde : « je ferai, juré, les phrases ou les vers. Choix de roi. Docile dans les mots comme une secousse démembrée. Récitant, l’éternité, prise certaine, // nulle résistance. ». L’humilité d’Isabelle Lévesque non pas qu’elle soit feinte, mais elle est tellement authentique que le langage se libère, devient malléable, elle modèle les mots, les phrases – les dépose, offrandes, dans les pages et nous sentons fortement qu’ils ont réussi à « retenir le nécessaire, le vagabond, ce qui loin demeure, en avant de nos pas dans un terrible cri. ».

Ce livre d’amour – Cantique des cantiques revisité – restera « Signe vif, le serment silencieux [qui] ne craint / ni l’oubli, ni la nuit. ».

Mais l’interrogation persiste : « Le noir tient-il sur la page ? ».

Et surtout le sentiment amoureux qui persiste – visible, attendu et inattendu : « Dans le sommeil, j’ai dénombré les pas, seule ombre écartée du silence. // Qui sauf toi ? » Cette fois-ci c’est nous qui soulignons : Qui sauf toi ? En effet, tout est rempli de l’autre. Sans pour autant que le monde soit plus clair ou éclairé : « et nous longeons le bord, parure brochée, livre enluminé de mystère. ».

La poète, au milieu du monde, renforce son mystère par son propre mystère, ou du moins par celui de son amour. Et cela se fait très discrètement : « Livre ou tissu, trace légère / qu’un murmure dépose / sur nos paupières de feuilles. ».

Cette trace n’est pas du tout factice : sa légèreté correspond à une force telle, que l’être amoureux devient partie du monde, élément de la nature, notamment glace/givre. La poète devient le givre même, ou bien ses mots sont ce givre, se déposant sur le monde, en hiver. Beauté à saisir : des choses à l’abri, ou mises en évidence par le fil de givre (des mots). L’outil devient l’objet. Les mots deviennent l’amour même : « Et la glace sculpte l’éphémère, sa trajectoire apaisée. / Elle laissera le florilège, / trace à peine le gel que le pas brisera peut-être. ». (souligné dans le texte).

Cette discrétion de la notation n’est pas forcément la discrétion du sentiment : au contraire, c’est cet éloignement et l’identification, nous disions, avec les éléments naturels, qui montrent sa force : « Sans risque / sommes givre ou feuille, contemplant, légers, / la poussière / à peine encore. ».

L’amour ne peut être qu’ancré, sa force le lie à la terre : « Nous sommes, / loin d’une apparence trompeuse, noués à l’herbe. ». Et ancré au ciel : « Le givre seul couvre le sol ou le ciel de sel – nous l’ignorons. » (nous qui soulignons). Toujours, donc, cette oscillation, ce vacillement, ce doute qui n’en est pas un : « Ce qui survient, image ou saveur : indéchiffrable. ».

Sans se contredire, la poète parle de l’écriture en soi, suffisante, et non pas du besoin de signes de quoi que ce soit, car l’écriture devient danse et c’est ce qui compte : « La danse évite de croire la perspective sans fin. Murmure impuissant, le mouvement ne délivre qu’un fil écrit, pas un signe. ».

Alors on peut remarquer ce rapprochement, entre le fil écrit et le fil de givre, que nous avons déjà fait, mais qui ici est visible – signalé ! – dans le texte même.

Et la clé du titre – du livre ! – est-elle peut-être dans ces vers : « Pour réveiller la menace tue, mes baisers te soulèvent – c’est ton ombre, autour de tes bras, autour de ta vie, corde fine, brindille. Fil de givre ? ».

La question n’en est pas une : c’est la réponse même – l’amour c’est le fil de givre déposé sur l’être aimé.

Pourquoi le givre ? Parce que… l’amour.







Mais rien n’est gagné – ni en amour, ni en rien. On repart à son assaut : « Je regarde, / j’ai perdu le fil. ».

Feu et glace s’entremêlent, réalité et songes s’entremêlent, passé et présent s’entremêlent, dans l’« écho ».

Car il y a cette évidence : « Toi, alliance. / Tu n’échappes pas aux donnés contraires […]. ». Evidence dite/écrite/tue : « Nos entrailles d’encre, parchemin silencieux. Coins brûlés, acceptons le feu et les phrases. Longues, emportées. ».

Et c’est ce que nous devons faire avec les textes d’Isabelle Lévesque : accepter leur feu, quand leur écriture est fil de givre. Beauté qui (nous) enflamme.

Et la poète est consciente de son aboutissement : « Nous poserons le bleu, ses gouttes vives / étonneront la braise – trop attendu. / Tu caresseras le projet, corps / vestige, nous serons singuliers. ».

A singulier amour correspond singulière écriture – celle d’Isabelle Lévesque. Ses poèmes nous étonneront – lire : émerveilleront – toujours. Pourquoi ? Tout simplement parce que « Les mots suivent un chemin plus bas, la mer, / ses souterrains conduits. / Dénichés pour une graine muette. / Nous recouvrons les signes. Protégés, / nous les savons, // ils deviendront. ». « L’or trouvé / dans les légendes », cette fois-ci a été trouvé et mis dans sa propre légende, par la poète. Lecteur, « Trop vécu le livre – savoure. ».

Savourer son « envol vif ».

 

Sanda Voïca

I Lévesque givre couv 1 2018-10-18 001

 Isabelle Lévesque,
Le fil de givre,
peintures : Marie Alloy, 
Al Manar éditions, 
2018, 
68 pages.

I Lévesque givre couv 4 2018-10-18 001