NOTES DE LECTURE                                                                                   Partout ailleurs, Fabrice Farre


PE30 - 1ère Couv

Paysages écrits 
N° 30 / Octobre 2018

Quand le poète est ailleurs partout

 

Les 45 textes en prose, numérotés, forment ce recueil étonnamment dense – jusqu’au dépaysement.

Lecteur d’autres livres de ce poète, nous sommes un peu habitués à l’accent de son écriture, que je qualifierais de… tragique intime. Chacun de ses livres est un portrait intime du poète avec tristesse. Mais avec cette observation capitale : chaque poème n’est, finalement, qu’un poème d’amour.

Voici ce que nous avons aussi saisi dans ce livre.

Cette fois-ci, la tristesse a été poussée plus loin encore – ce qui rend les textes de Fabrice Farre plus étranges que jamais. Une étrangeté familière à un lecteur assidu de poésie ou à un autre poète. « La nuit est épaisse. Nos corps, adossés au mur de la chambre, cherchent la meilleure position pour ne pas souffrir. »

Pourquoi cette familiarité de l’étrangeté ?

D’abord, nous pensons, parce qu’il a donné d’emblée, dès le premier texte, comme une définition de l’amour, dans laquelle il est facile de nous reconnaître : « Que dis-tu, je ne comprends rien ou alors, je saisis tout de notre étrangeté. ». Et surtout quand plus loin nous lisons : « […] ton russe m’est aussi familier que tout ce que j’ignore de nous. ». Et cela est arrivé sur le fond sonore d’une ville bruyante et bruissante. Mais aussi sur le fond des voix des amoureux : « Nos langues chuintent puis chuchotent, luttant sans cesse contre la fatigue. ». « La voix fleurie » de l’amoureuse semble proférer des « promesses » – et là nous avons une phrase qui décrit si bien l’intimité de deux personnes qui sont bien ensemble que nous sommes jaloux de ne pas l’avoir écrit nous-mêmes : « des promesses dans l’obscurité, comme les barques aveugles que nous sommes, dont transparaissent les contours seulement. Une marée, aussi petite soit-elle, et le cœur s’arrêterait. La toile de ton vêtement siffle, je te vois si je ferme les yeux, sur ce fond de connaissance. »

Poèmes de la joie, du bonheur au premier abord : « Tu ris, la vue tressaille. Il n’est de pays plus heureux que celui de la première fois. Ta voix verse dans la mienne, la joie nous désigne. Elle ne sait qui est femme, qui est homme. Sans nous, de nomade matière, la joie s’éparpille. Sans elle, nous nous séparons, dérivant jusqu’aux terres situées avant la naissance. ».

Jamais la dialectique, la mécanique de l’amour n’a été mieux dite : l’amour rend notre présence ubique – mais pas n’importe comment : étrangers partout. Mais il faudrait trouver un mot qui dise qu’on est présent en même temps dans plusieurs temporalités. Temps simultanés – simultanéité donc à la fois spatiale et temporelle – mais en parlant d’endroits et de temps différents. Ailleurs – ce mot pourrait suffire, si nous pensons que l’espace différent où on peut se retrouver suppose un déplacement et donc une temporalité différente (ou du moins différée).

La poésie de Fabrice Farre est à la recherche – et elle le trouve – d’un rythme qui ne trompe pas. Une poésie où « le tambour major retentit dans la fanfare solitaire. ». Une poésie pareille à la neige piétinée : « La neige, la neige piétinée apporte les nouvelles, avec les traits de demain. Telles sont les nouvelles. ». Lire dans les signes du jour et des lendemains. Science (occulte) : la nivalo-mancie. La poésie – souvent.

La poésie est un voyage – mobile / immobile – où la vue devient vision.

Et tout voyage ou éloignement n’est qu’un détour pour retrouver l’amour. Partout ailleurs, tu y es, mon amour, on pourrait dire, en lisant le texte 29, dont nous ne citons que la fin : « Des hommes à l’œuvre se sont relayés des jours entiers. Le cuivre s’élance de poteau en poteau. J’entends déjà, par ce fil ténu, j’entends ta voix. ». Quand aimer, c’est aimer plus que tout la voix de l’autre.

Si pour Claude Simon, ou pour quelques autres, le sujet du roman, c’est l’écriture, pour Fabrice Farre, sans le dire explicitement, le sujet de la poésie est son écriture ; donc la poésie même. Tout ce que son regard, son oreille, sa main, etc. touche est… poésie : «… les bols sur l’étagère se couvraient de la crasse du temps et de l’ennui. ». Tout est formule – trouvée sans qu’on sache si la recherche a été longue ou pas. La formule semble très naturelle, quand elle est sertie savamment dans les mots anodins : « Je vis tous les destins nervurés dans la serpentine des murs plongés à contre-jour. ». Et la suite : « Le vert ambitieux appartenait à l’été. ». Ebloui, assommé même, le lecteur est conduit à voir des évidences qu’il n’aurait jamais soupçonnées auparavant, car l’identification avec le poète opère sans faute : « J’habitai ce talweg somnambule, ne reconnaissant qui s’éveilla à ma place. ».

Nous sommes multiples, oui, notre identité est en mouvement. La connaissance et l’ignorance vont de pair, jusqu’à la perte de l’identité, ou du moins jusqu’à une dépersonnalisation. Mais tout sur un fond de réalité bien concrète, précise – et très pénétrante. Sa perception n’est pas donnée à quiconque, soit – mais elle semble à portée de tous : « A cette heure précise, la cafetière grondait comme la voix de la mère. L’odeur de la maison était celle de la mère de sa mère, et la vapeur cotonneuse comblait la rupture, au regard des heures fleuves de la semaine. ». L’ouïe, la vue, l’odorat sont violents. L’ennui et la dilatation ou même la cassure du temps sont les deux temps d’un quotidien qui explose à chaque instant.

L’ennui, dans et avec ces poèmes, est aboli. Le texte commence sans savoir où il va – et il va très loin. Il nous mène ailleurs, en deux tournures de phrases : « Nous partons pour la plage, faire des vers avec nos pieds impatients. », c’est le début du fragment 6. Et à la fin : « Nous parlons une autre langue qui ne regrette ni le bas ni le haut. ». Entre les deux phrases, une histoire de mouettes, de cri, de mer, de ciel… Les pieds impatients : n’évoquent-ils pas l’indépendance ou l’autonomie de l’écriture, de l’art, par contraste aux autres sens (en pensant que le toucher peut être accordé très bien aux pieds…) ? Et aussi, en écho, la nervosité, l’impétuosité et l’intempestivité de la création… Sans plus parler du fait que ce sont les pieds qui nous font avancer… Alors c’est la poésie qui guiderait le monde ? La voix première serait-elle celle du poète ?

Cette autre langue – « qui ne regrette ni le bas ni le haut » – n’est elle pas une langue de la suspension ? Partout ailleurs : partout dans la suspension de l’écriture.

Cette suspension peut arriver n’importe où : en plein centre-ville, au carrefour : « Le carrefour n’est pas un choix bien qu’il mène au centre après que l’on a parcouru tous les chemins. La légende informe que l’on est ici. » (nous soulignons). Voilà la présence au monde – ce qui importe au poète. Cette présence est bien marquée : ses traces sont les mots bien dits/écrits : « […] rectilignes les rues blanches se mesurent à l’échelle du doute. Toute courbe légère n’est jamais qu’une indécision. ».

Nous ne comprenons pas tout dans la poésie de Fabrice Farre mais bizarrement tout est dit. Comment est-ce possible ? Par quelle magie ? Dans chaque texte on décèle un décalage présence-absence, le rapport réel/image est si particulier que nous sommes envoûtés : « On croit entendre le souffle solaire de quelqu’un tapi derrière les silhouettes, et sa chanson d’amour, d’or ou de chèvrefeuille. ».

La dépersonnalisation du poète est complète quand il déclare être devenu « bâton sans pèlerin » : « Nous avons l’air de ne plus nous connaître, vous, mes enfants qui prenez le chemin du retour, et moi, bâton sans pèlerin. ». On frôle le TAO – et le vertige – quand la poésie devient simple, dépouillée. Les mots inutiles ont été avalés – par qui ou quoi ? Peut-être par « la gueule amère du goudron ». Et tout cela (vertige et dépouillement) se confirme, écrit dans le texte : « Si pauvre, que je parle aux pierres. Je rassemble vite les quelques moutons égarés de la raison. ».

Sa vraie maison, son vrai foyer sont la poésie – là où le cœur doit être : « Eclairé par un miroir modeste, le foyer attend une forme, le mur hérissant son poil, une chair. ». Nous avons vu dans presque chaque texte (poème) de ce livre une allégorie, non : une incarnation même de l’écriture de la poésie, selon Fabrice Farre. Les détails consignés du réel ne sont que des prétextes, pour avancer, déployer son art poétique.

C’est ce que nous lisons dans le texte 22 : « Quelle langue est la plus juste avant la mort. Le poème dédié, enfin achevé, la voix de poésie qui n’entame ni pied ni rime, au palais de la bouche du mètre quotidien. Quelle est-elle. Un silence, une haie chétive d’où jaillit le merle, devant le voyageur sans bagage. ».

Tout le reste (la poétique farrienne) en découle.

On s’imbibe du monde, on s’imprime d’ailleurs, pour s’exprimer : des mots devant (un) l’autre. Des mots qui doivent à la fois se dire et ne pas se dire. Sur la frontière entre le dit et le non-dit, le poète, « trop entier des deux moitiés de doute et de volonté », n’est bien que chez soi : en poésie.

Même quand le doute persiste, il est bien dit : « Avides d’un miel, entre l’être et l’avoir, nous ne touchons pas au ciel, même après plusieurs essais. ». Mais la poésie est métier, et « Le métier est humilité. ». Le voyage n’est finalement qu’un voyage « dans cette nature littéraire, et ton cœur bat au milieu d’un mot, tu deviens le lecteur de ton histoire, l’histoire n’a jamais été aussi vraie tandis que le livre disparaît, que la nuit comme toi reste, que par elle tu passes, muet. ».

Le voyage de Fabrice Farre ? « Les pas jusqu’à soi », des pas sur un fil, cheminement de funambule, où le poète « s’équilibre ».

Voyage sur place aussi : « les yeux petits face au gros monde derrière la fenêtre. ».

Ecrire, c’est aussi frôler la mort : « Bourdonnante, la chose vient frôler nos dépouilles. Elle se pose sur le seuil de l’éveil puis disparaît de l’autre côté. Qui de nous trois donnera l’alarme, si la fin est touchée. » (39).

En attendant, les lignes écrites vont traverser les strates du temps : « lignes confuses des paroles [sont] toutes happées par la lumière. ».

Les pays visités deviennent anonymes et le poète se fait invisible : « Nous sommes invisibles, c’est notre eau noire. Sur elle, nous nous penchons furtivement, pour y goûter, amers. ».

Veille, peines animales, dégagements, solitude, vieillesse – rien n’est étranger au poète. Il reste, finalement, dans la joie, car partout ailleurs la joie (de l’écriture) demeure.

Mais le fond – la souffrance de la terre – n’est jamais éludé : il suffit de voir le corps d’une statue qu’on essaie d’installer, avec des grues, sur une colline, pour arriver à dire sa souffrance : « Dans l’horizon résonnent les poulies, cordages, fers croisés vibrants, et la terre, à l’épreuve sous le poids de la statue aux bras ouverts, prie. ». La terre qui prie : nous n’avons pas besoin de plus pour sentir notre misère infinie.

A partir d’un rien, Fabrice Farre écrit (le) tout. Sa poésie n’est que « le réel éventré ». Et la capacité du poète d’éventrer le réel est question de voyage, d’éloignement – pas obligatoirement dans l’espace. Cela suppose tout simplement une capacité d’observation et de pénétration, au-delà des apparences. Et surtout le calme – qui n’est pas toujours le propre de la vie ou de l’écriture. Mais le calme de Fabrice Farre est celui de la spiritualité chinoise, notamment du Tao : nous avons l’impression qu’il écrit d’une haute position, de ce point d’où le monde jaillit ou bien où il est engendré, sans cesse. Alors il est, avec ce « partout ailleurs », à la place de l’origine du monde. Endroit mouvant – sans localisation précise.

Il n’y a qu’une hyper-sensibilité capable d’un tel positionnement. Et à une telle sensibilité ne peut correspondre qu’une grande harmonie : entre lui et le monde, entre sa poésie et nous. Sa langue poétique, à travers sa formulation dans des phrases succinctes, réussit à « nous accorder ». Le silence n’y est pas pour rien – « le silence ondulé », ou la « soif du regard ». Et par-dessus tout – le souvenir et la mémoire : « Eléphante mémoire, au désert. ». Mais le pendant de la mémoire est l’oubli : quand la souffrance de la terre risque de dépasser sa propre vie, il faut l’ignorer, l’oublier. Et en la suspendant, sans l’éluder, la joie arrive. Le point de suspension devient un « nulle part » bien situé « sous l’oud du vent ». Labeur et « bonheur de l’oubli ».

Sans vouloir trop le montrer (crier), il y a toujours un choc derrière les phrases de Fabrice Farre. Le noyau de ses formules n’est que « le nom » qu’on donne « au moment où on est bousculé ».

Sa poésie enchante pour la simple raison qu’elle est aimantation et animation du monde, intégration de son souffle par le biais des mots. Chaque texte est une lauze, de celles qu’il évoque ainsi : « Parmi les lauzes, quelle est celle qui sera sur le toit à jacasser comme une pie discrète, surprise par le bruit des ouvriers affairés, au pied du bâtiment. Légère, elle perdra un instant un peu de son noir, captant le blanc amnésique d’un chant qui lui est étranger. » (23). (nous soulignons).

L’extrême humilité et la forte conscience de sa force poétique se touchent : « Le funiculaire bondé a touché la cime. Le vent ignore que c’est toi. » (nous soulignons).

Mais cela ne l’empêche pas, au contraire, de repérer la poésie des autres – et en toute circonstance : « Tout près, l’aveugle joue de l’harmonica et ses mots sont d’une poésie expresse. ».

La force du regard libre entraîne la pensée libre et la poésie libérée de formules déjà faites : « Le cou de Darro charriait le jaune et le gris, nous entraînant jusqu’à nous. ».

C’est ce que la poésie de Fabrice Farre fait avec chacun de ses mots : elle nous entraîne jusqu’à nous.


Sanda Voïca 
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Fabrice Farre,
Partout ailleurs
p.i.sage intérieur éditions, 2018, 
62 pages. 


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