NOTES DE LECTURE                                                                       La grande année, Isabelle Lévesque - Pierre Dhainaut



PE30 - 1ère Couv

Paysages écrits 
N° 30 / Octobre 2018

 Quand toute année est grande

Il y avait des photos. Celles d’Isabelle Lévesque. Des poèmes en soi, déjà, ces photos. Des poèmes de la lumière – comme toutes les photos qui nous saisissent. Parce qu'elles l'ont bien saisie. Mais elle, Isabelle Lévesque, saisit aussi la lumière par les mots de ses poèmes. Poète, donc, qu’on connaît de par ses textes. 

Ses photos : envoyées à l'autre, le poète Pierre Dhainaut. Avec une certaine régularité, au rythme des saisons. Trois photos par saison. Trois poèmes par saison. Les poèmes du poète deviennent aussi des photographies :  ils donnent à voir au-delà du regard. Mais les photos d’Isabelle Lévesque ne veulent pas autre chose : donner à voir, au-delà du regard. 

Mais voit-on la même chose ? 

Isabelle Lévesque s'expose : ses photos sont devenues elle-même, ou bien elle-même est devenue pellicule ou photo. Exposée à la lumière, la photographe devient photo à travers ce qu'elle photographie :  fleurs, arbres, rameaux tendus vers le ciel. Elle les accompagne suivant les saisons, et les « capte », les transforme en morceaux de temps. Un temps qui n'arrête pas de couler, et qu'elle est loin de fixer par le biais de ses photos. Elle nous attire juste l'attention – l'œil – pour nous dire : « tout passe et rien ne passe ». Et confirme aussi cette phrase de Rilke, en exergue du livre : « ... Et nous n'avons au fond qu'à être là, mais simplement, instamment, comme la terre est là, disant oui aux saisons, claire et sombre et toute dans l'espace... » (Lettre sur Cézanne). 

Mais les poèmes – les mots, donc – de Pierre Dhainaut semblent contredire cette « position » simple (mais pas simpliste) d'être là. Il faut aussi ...le dire. Position toujours paradoxale, contradictoire, du poète ou l'écrivain, même le plus éloigné ou discret au monde : sa parole est monde. Sa parole devient à son tour terre, planète qui, elle, dit oui aux saisons, etc.

Et le verbe pénétrant de Pierre Dhainaut réalise cet exploit.

Son souffle n'est pas loin du souffle divin, quand il a créé le monde. Mais avec la conscience que ce n'est qu'une création éphémère : « Les mots auraient des ailes, ils diraient "rouge" / et ils deviendraient rouges / en soulevant la terre jusqu'au ciel : // Avec les fleurs que nous ne cueillons pas / Nous ouvririons les yeux comme les lèvres / dans l'éphémère, sans fin. ».

Si pour Mallarmé tout au monde existe pour aboutir à un livre, pour Pierre Dhainaut tout existe pour aboutir à des mots : « L'automne nous n'avons rien à redouter / Si nous ne marchons que pour mieux entendre / retentir librement le mot "fougère" : // Au pluriel, sans frontières, resplendissant,  / se ratifiant, en l'haleine hors d'haleine, / il nous emmènera au bout du monde. ».

Pourquoi avons-nous senti, convaincus d'emblée en regardant la photo de la fougère et en lisant le poème, que c'est exactement ça ?

Ça, alors quoi  ? Qu'est-ce qu'ils ont pu capter séparément et en même temps, coïncidant donc, chacun d'entre eux ? Essence de compréhension. Ou l'essence de l'amour : sur des versants différents on peut saisir la même lumière. Moins celle qu’on ressent à l'instant même de sa perception, que celle dans son origine. 

Il n'y a rien de plus important, nous disions, pour le poète Dhainaut que les mots et c’est confirmé dans chacun de ses poèmes :  « arbre ou falaise, répétons-les ensemble, / ces noms, afin qu'ils grandissent, / qu'ils nous agrandissent, là-haut, dans leur lumière. ».

Après la traversée à deux d'une année, il y a la traversée en solitaire, de chacun d'entre eux.

Nous avons ainsi une grande année et un grand livre.

Même si les saisons changent – leur essence est la même : la vie.

Même si les photos varient – leur essence est la même : la lumière incarnée, matérialisée, fixée sans être fixée.

Même si les poèmes de Pierre Dhainaut changent, avec chaque photo et chaque saison – ils disent la même nécessité : de les traverser par les mots. L’innocence de l’enfant ne peut être, ou rester, que si elle est « fixée » – fixée comme la lumière dans les photos – par les mots : « Bienvenu, le givre, un enfant s’éveille / il s’émerveille […] //comme dans les sous-bois, c’est l’aube, / les yeux ne lui suffiront pas / pour le déployer tout le jour. ».

Le regard ne suffit pas, même pas celui de l’enfant : les mots sont appelés, toujours. Arrivent. S’écrivent. Se déposent. Givre – de quelle saison ? Pour nous émerveiller, à leur tour.

C’est ainsi que l’année devient grande – car une année sans fin : celle de l’enfance qui ne passe pas. Indépassable. La grande année : celle qui ne peut pas passer, malgré son passage. Une saison au paradis.

Mais qui dit mots, ou écrire – ne dit pas manque d’action. Au contraire : à travers eux on entre en communication avec tout ce qui nous entoure, on aide même le monde à exister : « […] allongeant leurs rameaux, leurs ombres : / frémir, frémir avec eux, tu en as le temps / avant d’aller pour eux à l’horizon. ».

L’écriture est alors une extension du domaine de la vie.

Et l’écrivain à tout âge, et malgré toute son expérience, reste « l’enfant qui écrit ses premiers poèmes ».

Tout ce livre est sous le signe d’une « fête augurale », selon Pierre Dhainaut : « [il] nous enseigne / à maintenir, l’année entière, le regard / qui ne flétrit pas [l’arbre fidèle ». Et surtout incapables de « faiblir, tomber ».

Dans la partie intitulée « Prédelle », les poèmes de Pierre Dhainaut se nomment – ils ont des titres. Et se donnent plus de temps – ils accompagnent plus longuement les photos, cette fois-ci aléatoires, de toutes saisons, même quand la saison est précisée. La poésie de Dhainaut est hors-saison, hors temps. Son écriture s’inscrit dans les images qui l’insufflent – « oui » est le mot des souffles, dit le poète dans « Soleil levant, parole d’or ». Le souffle s’inscrit dans la réalité même, en dépassant les vers, le poème. Pourquoi ? Tout simplement parce que convaincu que « ce que nous prétendions perdu, tous l’atteindront, / l’air natal, l’air prodigue. ».

Et le poète réussira « que rien ne s’éteigne au cœur du périssable / d’une saison à la suivante. ».

Mais s’il est question surtout de temps dans ce livre, il n’est pas sans importance de dire que tout se passe dans un lieu, aux Andelys. Un lieu qui devient évidement notre lieu : c’est là où on comprend qu’il faut « apprendre à voir », où on peut « se multiplier » si « on compte les branches, une à une, en tous sens » et où on peut « se délivrer du désir même de rejoindre ». Tout cela « accompli », on verra « le château invincible » « se découvrir, se rapprocher, / ici, infiniment ici, dans les pas qui s’allègent. ». Et où le château peut être compris dans des sens multiples, ou bien… un seul : celui de la grande année, toujours, celle qui ne peut pas passer. De l’amour, autrement dit.

Surtout conscient(s) d’une chose : « nous traversons le pont dans la parole, / elle relie l’inconnu au présent, tout le présent. » (« Pont sur la Seine, en juin »).


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Dans la dernière partie du livre, « Etant donné ici », Pierre Dhainaut investit et s’investit dans le mois d’avril : « Etant donné avril » est fait de fragments sous l’apparence de la prose. Mais toujours de la poésie, malgré l’interrogation et la réponse du poète même : « La poésie existe-t-elle ? Les poèmes existent lorsqu’ils ne se conforment pas à une définition idéale préconçue, prestigieuse. Ils errent, ils ignorent où ils vont, ils ont par intermittence le sentiment, selon la formule enfantine, de brûler. ». Ce qui se passe avec chacun de ses fragments. Mais nous assistons surtout à « l’épiphanie soudaine que dans le travail les poèmes ont réalisée, qui maintenant les transcende ».

Un des titres de Pierre Dhainaut, de la partie « Prédelle », va être repris, écourté, par Isabelle Lévesque, dans la section du livre intitulée « Etant donné ici », et où apparaissent ses propres poèmes, après ceux de Pierre Dhainaut, dans la déjà mentionnée partie « Etant donné avril » : « Ici, aux Andelys ». Les poèmes d’Isabelle Lévesque déploient, sous une forme bien personnelle, une citation de la séquence précédente, dans un fragment de Pierre Dhainaut : « Même le temps est accepté, ce provisoire des merveilles. ». Il y a l’endroit, bien précis, cet Andelys (une certaine oreille pourrait entendre : c’est un délice ! ) – mais toute « description » de ce qu’on voit se fait d’une manière si sensible et détaillée, que tout n’est que mouvement, donc… du temps. Et pas n’importe lequel : celui qui émerveille : « L’ombre d’un cercle dépossédé / glisse dans la nuit. / Si léger. // Ascension cavalière. Blanc contre songe, / la falaise a terrassé les monstres, / il reste un peu de givre sur nos lèvres. / Les marguerites capturent la lumière. Nous savons deux qui résonne et tombe. // A midi tout recommence. »

Et nous devinons dans ce poème le moteur de la démarche poétique d’Isabelle Lévesque : le tourbillon ou le tourbillonnement de tout ce qui est/a été/sera. Rien n’est séparé/distinct/passé. Il ne s’agit pas du chaos, oh, non. Jamais harmonie plus… harmonieuse que dans ces poèmes. Mais un tourbillon, comme le vertige ou la transe, les traverse : celui de saisir le monde dans son passage et sa splendeur. Et de le fixer juste un seul, très court instant. Jamais s’y attarder. Tout est à reprendre : à vivre, sentir et fixer. Le mouvement perpétuel : « Une heure fait / l’éternité. / (En mai.) ».

Et une mise à nu est nécessaire, pour rejoindre la nudité – innocente ou pas – du monde : « Couleurs. Débauche, attraits / de successions. J’attends / qu’elles [les fleurs] fleurissent de mots. / Chant précis, dès mars, à huit heures. ».

Ce qui traverse tous les poèmes d’Isabelle Lévesque, c’est la « Vigueur déclarée ». Parce qu’elle « affronte les vers laissés vacants. ». Nous comprenons : le monde est à écrire. Mais à quoi correspond le monde et sa vacance ? A… l’amour, tout simplement : celui à prendre et reprendre, sans cesse. Car… à désapprendre : « Nous avons les nuits / (mille moins une) / pour / désapprendre, vivre un sol absent. ».

Vivre – le bon mot est dit : « Afflue la sève. / A vif / désir / de s’éprendre /[…] ».

Et l’amour est là, en toutes lettres : « Au creux du méandre, / quelques tiges menues / où tendre nos rêves. // Parfum de printemps, / précipice des fleurs, / tout invente le signe de parure. Un lit fut offert au premier amour / (terre et ciel, ébats sans fin). ».

Pierre Dhainaut écrit dans le « 9 septembre 2017 » final : « Être attentif à ce que l’autre nous propose, être disponibles aux surprises et demeurer fidèles à nous-mêmes, cela n’est permis que si entre les deux protagonistes des affinités existent, qui ne demandent qu’à s’approfondir : ils n’effacent pas leurs différences, ils font œuvre d’alliance. ».

C’est ce que ce livre a réussi, brillamment. Douce injonction à prendre par tous.

 

Sanda Voïca 
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Isabelle Lévesque - Pierre Dhainaut,
La grande année
l’herbe qui tremble éditions, 
2018, 124 pages. 

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