Juliette Penblanc (texte) & Hugues Breton (aquarelles)


PE30 - 1ère Couv

Paysages écrits 
N° 30 / Octobre 2018


Lignes de fuite

Depuis des heures il s'approche du vieil animal échoué, on dirait qu'il y a longtemps qu'elle s'est couchée là, longtemps avant que les hêtres ne lui poussent sur les flancs, avant que les ruisseaux ne glissent dans ses creux, longtemps avant que les fleurs, les oiseaux, les bêtes qui mangent, se reproduisent avant que tout ça ne se mêle en odeurs et en cris.
Son corps s'allonge et la colonne vertébrale s'arque vers la droite en une courbe à peine marquée qui s'élève doucement vers le sommet.

Tout en haut ça change de couleur, et il se demande quelle est cette matière où les arbres ne s'aventurent plus, pas même la végétation la plus rase ; de loin il ne peut pas voir, il imagine la roche blanche, la craie comme du sel - presque de la neige - une étendue de lune ; il voudrait toucher de ses doigts, de sa langue, sentir sous les pieds la consistance du sol, le bruit des cailloux qui s'entrechoquent si ce sont des cailloux mais il ne sait pas encore, il aimerait être en haut, il observe incrédule le sommet et se demande s'il parviendra à gravir, s'il pourra s'éprouver lui sur cet espace inaccessible ; pour l'instant cela paraît impossible, pour l'instant il hésite, pour l'instant...
Ses jambes décident ; elles n'ont cessé jusque là de choisir et lancent résolument le corps vers le sentier qui s'enfonce dans l'épaisseur du sous bois.

Il faut d'abord traverser la hêtraie à couvert ; tout se tait, ses pas foulent l'humus noir ; il lève la tête vers les feuilles jeunes lumineuses ; des éclats résonnent aigu, l'emplissent d'une énergie qui le jette en avant ; le pas s'accélère et qu’importe le sentier plus escarpé et les racines saillantes, qu’ importent les rochers, il les avale, ses jambes se détendent, avides, et retrouvent le sol souplement pour rebondir encore ; il court presque maintenant, grisé par le rythme de son cœur qui tape fort, de plus en plus fort dans sa poitrine et finalement s'installe dans ses oreilles avec une régularité de métronome à laquelle il répond par une voix qui chante à l'intérieur, jusqu'à crier mais il n'a pas ouvert la bouche, le cri est dedans, et il sent qu'il pourrait continuer longtemps à cette allure, le vent frais sur la peau, le sac sur son dos, arrimé, le rythme dans sa tête, dans ses pieds et l'éclat vert des feuilles dans ses yeux.

Mais le chemin en a décidé autrement et s'élève soudain devant lui en lacets abrupts qui font exploser son cœur et brûlent ses poumons ; il ralentit, finit par se figer, s'adosse à un tronc ; gêné par son sac, il maintient pourtant cette position inconfortable sans parvenir à décaler son corps ou à se décharger le temps du repos ; il halète quelques secondes le temps de suivre un scarabée luisant traverser le chemin. La tentation est trop forte, cette matière lisse, il désire l'avoir sous son doigt, la devine d'une douceur de soie ; dans sa paume les pattes griffues s'affolent mais la carapace est telle qu'il l'espérait, il la parcourt plusieurs fois de la pulpe de l'index, maintenant fermement de l'autre main le corps de son minuscule prisonnier. Il n'identifie pas la raison de ce plaisir simple. Il a l'étrange intuition que le noir profond de cette armure redouble sa sensation.
Il le repose avec précaution sur le bord du chemin sa respiration s'est apaisée ; il repart, parcourt les lacets dans une sorte d’engourdissement, la conscience des choses s'est tapie, il avance, réglant son souffle sur celui de ses jambes, plus attentif maintenant à ne pas s'épuiser, cherchant à s’accorder à cette voix qui continue de chanter en lui mais qu’il n’a plus besoin de doubler, le rythme seul suffit.
Ses yeux rivés sur ses pieds, la lumière le surprend là où la hêtraie se fatigue ; le soleil sur sa peau, l'ombre est vaincue ; il lève la tête, découvre l'étendue verte devant lui, la pelouse d'alpage a posé une couverture sur les reliefs, la montagne a décidé de s'adoucir dans ce creux, le tapissant de fleurs veloutées, d'un bleu jamais vu ailleurs. Il voudrait en cueillir mais la main s'interrompt, se ravise. Il s'était accroupi, se relève, genoux humides, le sol est gorgé d'eau, ça serpente en dessous, ça bruit.
Le sentier se démultiplie, il est invité à suivre plusieurs pistes, à parcourir mille chemins minuscules, une aventure à chaque fois différente : inscrire son pas sur chaque sente comme pour prendre possession de l'espace dans un rituel enfantin.

Il en choisit une, bifurque et revient pour s'éloigner encore, suit scrupuleusement le dédale étroit des sillons qui finissent par se rejoindre au bout de la prairie, et lorsque le pied se risque, il s'enfonce dans une glaise spongieuse.

Un cri.
Un cri lui fait lever la tête, rompant son parcours de fils emmêlés. L'oiseau est là, à quelques mètres seulement, dessinant dans l'air des arabesques aussi mystérieuses que ses pas sur le sol ; peut-être que lui, là haut, aura compris son langage, qu'il lui répond.
Son plumage est clair, une bande plus sombre borde les ailes dont les extrémités s'ouvrent en doigts de plumes bien écartés.
Lors d'un passage qui le frôle presque, il peut distinguer le cou qui s'allonge, la tête adopte une courbure inquiétante et monstrueuse de rapace nécrophage ; il a lu le mot sur le panneau tout en bas, illustré de dessins, et ce mot lui plait, il accroche et râpe d'abord dans la bouche, puis les dents sur les lèvres libèrent la voyelle grave pour aller vers l'adoucissement.
Il crie une deuxième fois pour confirmer sa présence et file vers le sommet, rien ne reste que l'écho.

Il reprend son avancée atteint un plateau supérieur envahi de fougères hautes parmi lesquelles il se fraye un passage, impatient peut-être d'arriver au cabanon de pierres qu'il distingue à une centaine de mètres seulement.
Le soleil décline, il sait qu'il n'ira pas plus loin, les couleurs ont gagné en vivacité; il a marché toute la journée, aspire au repos voudrait s'étendre enfin, n'ira pas plus loin.
Le refuge comporte une seule pièce : dans un angle, l'âtre et deux bancs, à l'opposé des paillasses de bois sombre permettraient à une bonne dizaine de corps de s'allonger assez confortablement, mais il est seul et ne sait où poser le sien.
Les derniers rayons le laissent rassembler quelques morceaux de bois pour allumer un feu qui réchauffe vite la pièce mais ne brûle pas longtemps. Il n'a pas cherché à résister à la vague qui l'a enveloppé, il s'est endormi comme il s'était installé, lové autour de son sac sur une paillasse dure.

Il se rêve ailé et sous lui défilent pics, forêts, pâturages. Son corps est léger, rapide, une masse invisible le soutient, il observe le monde comme une tapisserie soigneusement déroulée, s'amuse de ne plus y figurer tout à fait, il voit mieux, se dirige facilement d'une légère oscillation, bat des ailes pour se projeter en avant puis se laisse glisser sans aucun effort.

Au réveil, ils sont deux : un autre corps recroquevillé dans l'angle opposé. Il ne l'a pas entendu entrer, s'installer, manger peut-être (et maintenant seulement, il pense à son estomac vide) il distingue à peine un cocon de celluloïd bleu dans lequel le visage est enfoui, seule émerge une mèche brune, maigre indice.

Il sort rapidement sans faire de bruit ; il ne faudrait pas que l’autre bouge ou pire se réveille, s'il aime l'idée d'avoir partagé sans le savoir cet espace et cette nuit, parler est devenu une vieille chose. C'est arrivé peu à peu, ses paroles de plus en plus ténues, lapidaires, n'en sont ensuite restées que bribes, la syntaxe s'est tarie, les mots ont remplacé des phrases entières qui elles-mêmes ont fini par demander un effort épuisant ; il s'est immergé alors dans le silence et maintenant, émettre un son lui paraît étranger, sa voix enfouie depuis trop longtemps, et c'est comme si son corps en avait toujours été dépourvu.
Ce n'est pas un retranchement : le monde ainsi résonne mieux, il l'entend.
Réchauffé, son corps retrouve son mouvement pendulaire. Il a rempli sa gourde à la source devant le chalet, avalé les biscuits réduits en miettes au fond de son sac. Il se dirige vers la piste qui s'élève une dernière fois, d'ici cela semble facile et le sommet plus très loin.

Lorsque le soleil l'attaque en perpendiculaire il s'arrête une première fois, les gouttes de sueur dévalant son torse - il aime les sentir - il se retourne pour contempler le trajet parcouru, satisfait, le refuge est devenu point minuscule, isolé, insignifiant, et tout est immense.
Son regard est alors accroché par un autre point coloré et qui bouge celui-ci, imperceptiblement mais il ne peut que constater sa progression lente, incertaine ; il suit le même chemin, fait le détour devant le rocher noir pour contourner les derniers névés, s'aventure sur l'éboulis, projetant par à coups son corps sur les pierres les plus stables, recouvrant son équilibre entre deux sauts ; il se voit parcourir le chemin une deuxième fois dans un corps qui n'est pas le sien et reconnaît le duvet bleu enroulé sur le haut du sac, la silhouette nerveuse et volontaire, une casquette masque les cheveux, sauf une longue mèche brune.
Il ne veut surtout pas se faire rattraper et reprend son ascension sans avoir totalement calmé les cognements de son cœur dans sa poitrine.

Il avance sur un tapis de pierres blanches acérées lorsqu'il les fait glisser les unes contre les autres elles sonnent mat leur harmonie de pierre
Le ciel bleu coupe le blanc crayeux
Il distingue le sommet à quelques mètres seulement et ne peut s'empêcher d’accélérer pour l'atteindre plus vite il veut déjà y être découvrir l'autre côté sentir le vent éprouver la domination et dans cet écart il est l'acteur qui monte sur scène le premier geste du danseur la première note il est dans cet élan qui emporte chaque fois
Une dernière enjambée et tout se dénoue s'ouvre largement il sourit
Un cri. Il pousse un cri qu'il ne se connaît pas. S'approche du bord de la crête. Sent le vent plus fort glisser sous ses ailes. Il déplie son cou avance son bec pour goûter la transparence de l'air.
S'envole.
En atteignant enfin le sommet blanc, non pas de neige mais de pierres, la femme s'étonne de n'y trouver personne, elle ramasse une plume fauve zébrée, la fait glisser sur sa joue puis en fiche la pointe dans l'élastique qui retient ses cheveux à la manière d'un sioux.




Aquarelles


dans l'eau

Dans l’eau




envol

Envol