Guillaume Simon


PE30 - 1ère Couv

Paysages écrits 
N° 30 / Octobre 2018

14h49


J'ai envie d'écrire à quelqu'un.
Personne n'écrit jamais à 14h49.
C'est une heure sans objet, sans lumière, sans dessein.
Les corps s'écrasent et disparaissent au creux des fauteuils à roulettes.
Le café ne promet plus.
C'est la traversée, celle de la Manche, celle des Ferry,
des tables en plastique et des horizons aplatis.
À l’aventure.



Au Parc

Erik Satie m’accompagne.
Art nouveau, organique, végétal.
Une sève urbaine irrigue mes organes, les sédiments donnent le La.
Un parc en miniature a poussé rue de la Roquette.
Les familles le traversent comme elles ont traversé leurs vies,
comme elles se sont pardonnées.
Ceux qui croient tout savoir le transpercent de rires idiots.
Le gardien a disparu sous le sable et des années de coupes budgétaires.
Les enfants ne jouent plus sur les toboggans,
à quoi bon glisser sur des objets qui ne sont même pas connectés.
Ils ne tombent plus sur les sols mous.
Les points d’eau ne coulent plus.
Pourtant, cette fois-ci,
la mélancolie perd la partie.
Le printemps joue au prozac.
Un loulou sur son vélo roule enfin sans les petites roues.
L’orchestre s’accorde,
la baguette est levée,
en suspension,
les dièses, appoggiatures et triolets s’apprêtent à rhabiller les foules
et rallumer les cellules.
Le blues devient majeur.
Allons goûter au bonheur.



Qu’il ose

Tu dors déjà.
Tu ne me liras pas.
Peut-être demain.
Cette larme aimantée à ta joue.
Tes yeux profonds jetés dans le vide.
Je me fous qu'il soit tard.
Je me contrefous du temps.
Que le sommeil m'attrape,
qu'il ose.
Il n'empêchera rien,
ni mon sang d'infecter tes veines,
ni tes électrons d'exciter mes protons.
Il peut avoir tout vu, tout endormi, tout compris,
il se cassera les dents sur ton âme et crèvera dans mon lit.
Nuit.



Rien

Je n'ai besoin de rien.
Laissez-moi six cordes, un fond de bouteille,
le souvenir de tes chevilles, un air nouveau,
une serviette de bain, une invitation,
l'envie d'y répondre.
Je n'ai besoin de rien.
Une table en terrasse, même petite,
le sourire de la patronne, même forcé,
un animal sympa, un chien, un grand terrain,
de la mozza pour mes tomates, une source, un puit,
une lettre de toi, un like peut-être,
et puis plus rien.



Lisbonne

À Lisbonne, il y a des fleurs cachées sous les pavés,
il y a des secrets, il y a des fontaines perdues,
il y a aussi des silhouettes qui s'illuminent sur les miradors,
il y a des murs blancs, des portes fermées depuis cent ans,
d'autres ouvertes pour toujours,
il y a des tramways usés qui débordent de touristes serrés comme des sardines grillées.
À Lisbonne, il y a sept collines, sept mers, sept soleils, sept mille recettes de morue,
il y a cette tour au bout de la terre,
et derrière cette tour, il y a un fil suspendu au-dessus de l'eau.
Personne ne prête jamais attention à ce fil,
les gens font la queue pour la tour,
personne n'aime ce fil,
les gens font la queue pour la tour,
personne ne pense à marcher sur ce fil,
personne ne pense à l'impossible,
les gens font la queue pour la tour,
personne ne peut imaginer se changer en oiseau,
personne n'a de plume, personne ne comprendrait,
les gens font la queue pour la tour.
Pourtant le fil est bien là, entre la pierre et la rive,
entre un marchand de fruits et un violoniste triste.
Et moi, je le regarde ce fil, et je pense à elle,
comme à chaque seconde, et je me sens léger,
je me sens seul, je me sens aimé,
et je me sens si loin, au bout de la terre,
où les continents se meurent,
où les bars ne servent pas d'eau,
où les bus deviennent bateaux.
Arrêtez tout, débranchez les frigos, démontez le pont suspendu,
brulez les cartes, prenez mon argent, faites trembler l'univers,
réveillez les volcans, les chiens méchants, lâchez les pokémons,
je suis prêt.
Elle va me donner un nom.
Un nom nouveau, unique, heureux et infini, elle me l'a promis.
Et alors je pourrai m'allonger sur le fil,
entre ciel et mer, en pleine lumière,
sans condition, sans filet, sans cage, sans peur.
Je pourrai me brancher à son coeur doré,
plonger dans son ventricule droit,
compter ses battements pressés,
je pourrai y poser mon coeur cabossé tout près,
ils pourront se plaire et se murmurer les mots précieux.
À Lisbonne, il y a l'espoir, il y a le retour, il y a son arrivée,
il y a ses mains, sa peau,
il y a la mienne,
la vie rêvée au bout de ses doigts fins.
Je l'aime.