Canio Mancuso



Paysages écrits 
N° 30 / Octobre 2018

Pyrrha

Je t’attendais sous l’orage.
Ainsi recueillie dans sa joie
tu venais au croisement.
Certes tu demandais peu,
ce que l’on demande
avant que le monde
ne disparaisse dans le déluge
mais tu ne savais pas
combien nous t’aurions aimée
moi, ton père, Dieu
la saison fanée
si tu avais été belle.

Cesse de t’affoler.
Ne vois-tu pas comme tout s’agite autour de nous?
Les néons qui grésillent depuis les enseignes
la frénésie des oriflammes dans les aquariums
l’emphase du matin
le sens du devoir,
tout cela ne peut te toucher.
Tu étais nue dans ton adolescence
pérenne, tu savais que la chasteté
n’est pas un prêt-à-porter
il faut bien l’offrir à quelqu’un
(je veux dire la nudité : la chasteté
ne t’avait jamais tourmentée).

 

Cesse de crier,
laisse cela aux tableaux et aux livres
que tu n’aimes pas.
Tu auras quand même quelque chose à haïr.
Conserve-le pour l’hiver.

Je sais pourquoi tu m’apportes des prémices:
ce qui justifie chacun de tes gestes
c’est le regard de la Vierge
sur ton chevet
sur ton sommeil, sur la sueur
partagée entre ta foi et tes hanches.
Tu ne connais pas la gratuité
m’as-tu dit une fois,
mais il n’y a pas de gratuité dans la dévotion
il n’y avait pas dans les rides
que tu serrais dans ton poing
ni dans ce peu d’amour que tu humais,
ta pauvre quête de pigeon.
L’orage ne t’effraie pas
si tu le traverses absorbée dans le soir,
les prémices que tu voulais m’offrir
refroidissent dans tes mains
ce sont des billes de verre
pourtant tu continues de croire
qu’en naîtront des hommes.



Mater mediterranea

C’est toi qui m’as enseigné
qu’il n’y a ni scandale
ni contradiction
dans un amour entrecoupé
de quelques mises à mort.
Je parle des lapins
que tu caressais avant
le coup de karaté à la nuque
et des canards que ton frère
étranglait pensant les interroger
sur le sens de la vie sur Terre,
mais le dessin est aussi le même pour les hommes.
Tu m’as enseigné que la mort
ne se souhaite à personne
mais une effusion de sang,
trois litres de sang sortis des narines, oui
c’est bien une mesure corrective
qui purifie les cellules
et aide à s’asseoir correctement.
Tu m’as démontré qu’on peut croire
en Dieu comme au mauvais œil, parce que là
se tapit le diable perfide
innommable, mais nommer
peines et châtiments terrestres
on le peut, et même on le doit.
Tu m’as expliqué que la douleur
se réserve comme un moût
qui rend la neige sucrée
et que le sortir du fût en décembre
te rend folle d’une joie mouvante
de piété pour ton prochain
qui n’est jamais proche de quelqu’un d’autre.
C’est la seule bonne folie selon toi.
Tu ne disais pas cela
quand la lumière t’ensanglantait le visage
et que tu te perdais dans le bordel d’un souk
à Palerme, toi qui sur le bord de mer
rougissait aux saluts les plus innocents.
Tu voulais me raconter
la complaisance de tes vingt ans
la règle extrême qui devient foi
et un petit héritage de rancœur.

 



Traduction de l’italien par :
Solène Chrétien, Stella Di Folco, Mattéo Renard et Marie-Laure Weber