Anton Pann / Dominique Ilea



Paysages écrits 
N° 30 / Octobre 2018

Un poème 
extrait du Recueil d’adages ou Comme dit le proverbe / 
Culegere de proverburi sau Povestea vorbii



 

Anton Pann (pseudonyme d’Antonie Pantaleon Petrov[eanu]), né en 1796 (?) à Sliven (Bulgarie, ex-Roumélie) et décédé en 1854 à Bucarest, poète, compositeur, traducteur du slavon, du grec et du turc, a été aussi imprimeur à son compte (à partir de 1843) et professeur de musique religieuse auprès de divers monastères (1823-1830), puis au séminaire de Bucarest, tout en fréquentant la bohème artistique bucarestoise, dans l’entourage de l’écrivain réaliste et musicologue Nicolae Filimon (1819-1865).

Son plus grand souci, en sa qualité d’enseignant et d’imprimeur avant-coureur de l’ère moderne, fut de roumainiser les livres de culte, le répertoire liturgique orthodoxe, tout en puisant dans les trésors de la sagesse populaire roumaine et balkanique-orientale, du folklore rural et urbain, qui nourrirent ses écrits sacrés aussi bien que profanes. 

Quoique bon vivant, fuyant les soubresauts violents de la société (qui ne l’avaient pas épargné depuis l’enfance), il a soutenu activement la révolution de 1848, composant même la musique de l’hymne révolutionnaire Réveille-toi, Roumain (sur les vers du poète transylvanien Andrei Mureșanu), qui deviendrait, à partir de Décembre 1989, l’hymne national de Roumanie.

 

Si cet ouvrage de 1847 demeure l’œuvre maîtresse de celui que Mihai Eminescu salua tel un « filleul de Sac-à-Malices, astucieux comme un proverbe », c’est qu’Anton Pann ne s’était pas contenté de produire (selon la vraie fausse modestie du titre premier) un « recueil d’adages » classés par catégories (entre autres : « Des mauvais penchants », « De la balourdise », « De l’ivrognerie », « De l’instruction », « Du serviteur et du maître », « De la querelle et de la discorde »…), le fruit d’un long travail obstiné de folkloriste autodidacte. Il illustra chacun de ces chapitres d’une (ou plusieurs) histoires édifiantes (en alexandrins, s’il vous plaît !), où il mit toute sa fantaisie, sa virtuosité, son étincelante ironie et sa verve savoureuse, qui (malgré leur patine d’époque) n’ont toujours pas pris une ride, prouvant que ce précurseur de la modernité a gagné haut la main son pari : celui de faire entrer la langue du peuple par la grande porte de la poésie (comme il avait tenté aussi de le faire par celle de la liturgie).(D.I.)

 

Du serviteur et du maître

 

Venu dans les rues marchandes de Bucarest pour affaire,

Un paysan une fois tombe dans une vraie souricière,

Car sur le seuil des boutiques toujours guettant les passants,

Pour s’ingénier coûte’ que coûte à les attirer céans,

Les commis se mirent ensemble à le héler, à qui mieux mieux :

– Monsieur cherche quelque chose ? – Que lui faut-il, à Monsieur ?

Et qui lui tirent les basques, qui lui attrapent les mains,

Au point qu’il les prît, pauvre homme, pour une meute de chiens.

L’un : – Monsieur, à votre guise ! L’autre : – Monsieur, par ici !

Un autre : – Chez moi, parole ! Monsieur sera mieux servi.

À la fin, dans une échoppe au jugé il dut bien entrer,

Car ce « Monsieur » si affable l’avait par trop obligé.

Entamé le marchandage, « Monsieur » on le rappela,

Belote, et rebelote, « Monsieur » par-ci, « Monsieur » par-là,

Si bien qu’éperdu d’obligeance, aussitôt fini ses courses,

Ce jobard vit que l’aubaine avait allégé sa bourse.

S’étant fait plumer, le bougre, comme jamais auparavant,

En regagnant son village, ce « Monsieur » grisé l’ayant,

Se dit à part soi : – Mazette ! voilà qui est merveilleux,

Savoir parler au vulgaire et se montrer fort astucieux,

Puisque d’un seul mot me faire enjôler il aura suffi

Pour qu’à délier ma bourse de mon plein gré me sois mis.

Sitôt rentré, je vais faire la leçon à la marmaille,

Qu’elle’ sache tourner sa langue dans sa bouche, où qu’elle aille,

Car il n’est point de meilleure manière d’amadouer,

Surtout quand on a des choses à obtenir du métayer.

Peu après, ayant (disais-je) bien dressé ses rejetons,

Chez le métayer tout juste il dépêcha l’un des garçons

Quérir à sa bienveillance un boisseau de froment moulu,

Enjoignant : – Prends bien la peine de parler comme’ convenu.

Une fois là-bas, le môme, se découvrant poliment,

S’inclina, puis sa requête lui formula sagement :

– Mon père, Sa Seigneurie, prier Votre Seigneurie

De lui prêter me dépêche moi-même, Ma Seigneurie,

Un seul boisseau de farine, de maïs sinon de blé,

Lequel sans tarder, foi d’homme ! vous sera restitué.

Cette drôle de supplique lui étant donné d’ouïr,

Ledit métayer de suite rétorqua, pince-sans-rire’ :

– Ce sera coton, jeune homme : ton père, Sa Seigneurie,

Puis bibi, Ma Seigneurie, toi itou, Ta Seigneurie ?

Qui donc ouvrira la gueule du sac ? Qui le remplira ?

Qui… ce ne sont pas des plumes… sur son dos le portera ?

Et voilà comment bredouille le gamin rentra chez lui,

Tous grands ayant voulu être, et nul rester tout petit.

 

Présentation et traduction du roumain par Dominique Ilea.