Anne Perrin



Paysages écrits 
N° 30 / Octobre 2018




Cinglée

Cinglée m'a -t-elle crié. Depuis quand serai-je libérée. As-tu vu mon oeil noir. Connais-tu la violence des soirs. Les heures passées à faire semblant

Les matins blêmes du dedans. La même histoire à réciter. Sans jamais se répéter

Pour quelques dollars. Donner son corps au hasard. Et plier sous le poids de l'avant

Puisque l'après est le suivant.

Libre...j'ai été, il y a longtemps. Et tu voudrais que je conjugue au présent ?




Être une femme

Que la brune m'enrôle en éternel duel. Que la blonde s'affole
de quelques idoles. Que la rouquine chantonne par le rêve accompli. Toutes les femmes m'étonnent. Elles sont mes jeux d'autrefois, mes désirs ardents par moments, mes chagrins de temps en temps. Moi qui ne suis qu'un homme, j'aurais aimé conserver une double identité pour, d'une femme, en garder une seule à moi tout entier dans mon être fusionné.




Cette chaleur


Chaleur suave et étrangeté de ce soir en pointillé où rôdent les épaves. Que les yeux se plissent aux immondices, que l'écarlate jaillisse à l'horizon-délice.

Fais-moi silence pour ne plus voir l'orage et sa 
robe de plage, fais-moi absence.

Retenons merveilles aux creux de l'océan,
sablons les courants des étoiles-vermeil

Et d'un ciel de feu, nous peindrons
les oraisons des nouveaux dieux.




Peindre le ciel

Si clair soit le ciel tu ne peux oublier ton aquarelle et
le sablier. Parce que couleur veut dire humeur et 
que le sable toujours plus vaste fait glisser en
demi-teinte. Tu n'auras pas l'azur sans te passer
du gris, tu n'auras pas l'usure sans le doute à faire
la route.

Que tu le veuilles ou non, sur le seuil de tes talons,
c'est une fois et c'est la seule, pour le grand saut, il
n'y a qu'un pas et tu le sais.

Une fois les pigments choisis, tu peux décider de tout repeindre en gris ou de
laisser les couleurs raconter le piment du récit au gré de tes ardeurs.



Ce monde

Ce monde
rien que poussière
et pourtant

De l’infime
saisie
de l’indicible

Il y a ce juste retour
effet de circonstance
qui ne me fera pas taire

J’ai peint des yeux
plus grands que la terre

pour exister tout simplement

Je suis allée plus loin
que l’horizon
me perdre en son nom

Si je suis encore
ce minuscule atome
de l’exil

C’est en moi

que je m’enfuis
où nul ne saura
me retrouver.



J’aurais voulu

J'aurais aimé savoir nommer
toutes les étoiles
pour te les raconter

J'aurais aimé jouer
toutes les gammes
pour tes oreilles charmer

J'aurais voulu être
génial inventeur
et te rendre la vie plus belle

J'aurais voulu t'imaginer
nue et te peindre de mémoire

J'aurais aimé te déclamer

des vers lumineux
afin de te rendre l'espoir

J'aurais aimé te chanter
les plus beaux chants du monde
pour te les faire aimer

J'aurais voulu
me changer en pierre
pour que tu puisses
t'y asseoir

J'aurais aimé savoir danser
comme les anges

avec des ailes pour t'envelopper

J'aurais voulu pouvoir
t'emmener
sur un bateau de faïence
en terres lointaines

Mais je ne suis qu'un homme
sans dons et sans paroles
qui ne sait que te regarder.



J’aime pas

J’aime pas l’amour. J’aime pas les gens. J’aime pas les gens qui s’aiment. Toutes ces muqueuses. Tous ces liquides, ça dégouline. Ça suinte de partout. Ça rend les gens cons. Ils sont là, à se regarder dans le blanc des yeux. A pas savoir quoi se dire tellement leur bouche se colle l’une à l’autre. Cette proximité me dégoûte. Ils se répandent et se mélangent. Ça fait des drôles de bruits. Ça chuinte, ça colle, ça dégouline de partout.

J’ai des envies de meurtre à les voir se contacter, se toucher, se respirer, se mélanger de la sorte. Y en a pas un pour rattraper l’autre. Tellement comme s’ils étaient seuls sur terre. A n’exister que pour l’autre. A ne rien voir d’autre.

Ils sont là, tout frémissants, frétillants. Comme des ados qu’auraient oublié de grandir. A se faire des promesses éternelles. A prendre des airs d’éternité.

Je les vois là, allongés tout nus. Je vois sa bave suinter à la commissure de ses lèvres. Elle lui renifle le cou à la manière de la femelle chimpanzé. Le liquide coule, se répand, s’éparpille le long de sa joue. Réparti entre les poils drus, il se fraie un chemin sinueux le long du menton hagard. D’un doigt malhabile, tu essuies cette goutte persistante et tu portes à ta bouche son goût douçâtre et gluant.

Vos liquides se mélangent, excitées par leur contact, vos chairs se frôlent et se rassemblent. Tes gestes sont déjà plus sûrs pour glisser le long de son abdomen humide, suintant de sels et d’eau la rencontre animale.

Ta main attrape le sexe lourd d’inertie. Tu t’emploies à le serrer par touches répétitives. Tu le sens grossir et se durcir d’entre tes doigts.

Déjà, ta bouche se rapproche près du membre de moins en moins flasque. Son odeur te saisit à la gorge : rance, avec une pointe d’ammoniac. La vieille odeur d’un tiroir laissé longtemps fermé.

Tu réprimes un haut le cœur et patiemment, tu fais coulisser l'ardent objet de ton désir le long de ta cavité buccale.

Vos deux corps sont tendus à l’extrême, mus par le même désir d’accouplement.

Tu laisses glisser un doigt derrière deux testicules ratatinés. Tu explores l’anus tentateur qui se contracte à ton approche. Tu laisses couler un filet de bave à cette entrée si fièrement revêche.

Des odeurs acres s’en échappent. De tes mains imprégnées, tu saisis la tignasse de ses cheveux de paille et vous accomplissez l’acte reproducteur.

De cet amour si fort, de cet amour rempli de liquides nauséabonds, l’enfant viendra excuser toute répugnance. Il sera le territoire infini du contact et, à la vue du monde, grandira malgré le dégoût.

A son tour, il fera chère la chair de sa chair auprès d’une très chère. Ainsi va le monde.

J’aime pas le monde. J’aime pas les gens. J’aime pas les gens qui s’aiment, j’aime pas l’amour.

J’aime la vie. Je t’aime toi.