Ann Aton



Paysages écrits 
N° 30 / Octobre 2018


ne puis-je quitter (un renoncement définitif) #1

attendre m’est-il impossible
(comme il m’est impossible de)
me mettre à compter les jours
longs à passer et
passés à me convaincre de mon ignorance

où me mènent ces instants
qui viennent me visiter la gueule ouverte et
qu’il me faut consoler
où me mènent ces instants
que le vent ivre de joie
fait tournoyer par les champs
et jusque dans les caresses

je m’entends appeler
après des temps infinis
je me vois me diriger vers leurs grilles
dans l’accablement de mes insuccès

encore une fois

dois-je me plaindre ou me féliciter
de frémir d’impatience
dois-je me débarrasser de la douleur
des fatigues précédentes
dois-je m’humilier
pour ne pas souffrir encore

encore
encore une fois

mes yeux fixés sur les braises
mesurent la gravité (de la situation)
que reste-t-il d’hier ?
que me reste-t-il ?

je ne sais plus où j’en suis

je ne sais plus où j’en suis
mais je sais qu’il ne viendra personne



ne puis-je quitter (un renoncement définitif) #2

quatre murs font cercle
dorment à l’ombre de tout ce que je vous dois

unis dans l’ovale
ils passent mes jours et mes
nuits à m’espérer bientôt
pour tuer le temps et son
incroyable ironie

au centre la table en bois usé
entame son dernier voyage
me laisse avec ma mauvaise humeur
et mes mains tendues pour vous saisir

je me borne à pardonner les délicatesses
qui s’affinent dans l’isolement

j’accepte l’uniformité de la vie
j’accepte de ne pas être un homme remarquable
et avec tout cela
je me résigne à ne pas mourir

toutes mes petites fortunes
recouvertes de quelques pelées de poussière
et d’un vieux linge déchiré

mon cri plaintif d’oiseau de nuit
plié dans sa couverture
comme une innocente victime

que de choses qui me semblent peu nouvelles
et qui m’attendent encore

j’étouffe de ne pouvoir frissonner
en présence de tout ce que je désire plus proche

l’immortalité me porte la main sur le coeur
elle n’est qu’une égratignure

il est environ dix heures
et il n’y a plus rien à dire si ce n’est que

je me résigne à ne pas mourir



puis-je quitter (un renoncement définitif) #3

je renonce à vos promesses
pour la douceur d’ombrages familiers
car désormais
nos maigres chagrins
lentement absorbés par les draps
portent leurs plus beaux atours

je renonce à vos promesses
pour la douceur d’ombrages familiers
car désormais
quelques feuilles griffonnées
tournent en cercle
dans cette obscurité
que pour vous j’ai composée

je renonce à vos promesses
pour la douceur d’ombrages familiers
car désormais
les senteurs d’encre
se traduisent par des sanglots
que ma faiblesse ne peut s’empêcher de dire

je renonce à vos promesses
pour la douceur d’ombrages familiers
car désormais
les peines inutiles et éphémères
occupent mes yeux
et arrosent les vôtres de leur pluie

je renonce à vos promesses
pour la douceur d’ombrages familiers
car quand la chaleur sera de retour
et parce qu’il faut mentir
je viendrai vous embrasser
avant de dire mon mot sur la question

ne voulez-vous plus faire de moi un remords



ne puis-je quitter (un renoncement définitif) #4

la triste atmosphère du lieu
se hâte de prononcer les mots
que ni la pluie ni le vent
n’ont eu le temps d’effacer

il me faut me forcer à l’oubli
à lui dire son nom
tout en le gravant mieux dans la mémoire

pas besoin d’apprendre à pleurer
ni à esquisser un sourire
l’uniforme est magnifique
quand il crève le silence

et mon mouchoir par-dessus
dressé pour tromper le chagrin

quelqu’un n’a-t-il pas écrit
que l’homme est ainsi fait
inconsolable
et parfaitement inadapté



ne puis-je quitter (un renoncement définitif) #5

comme un rêve

des nuées se devinent
dressées de toutes leurs tailles
entre un jour et la nuit

rien que monotonie
tristesse
enveloppées dans mes craintes
et blasphèmes

seuls des hommes mourants
franchissent les sommets
quand d’autres reposent leur inquiétude

sur les routes solitaires
où je m’avance patiemment
hommes et femmes n’existent plus

je cherche dans ma vanité
un éternel vers lequel monter

doucement doucement j’avance
doucement j’avance
ne cessant de fixer mon sommet
doucement j’avance et m’éblouis
dans le vertige du réveil



ne puis-je quitter (un renoncement définitif) #6

la haine est absente
mais l’histoire est sans cesse présente
dans le ravin du temps

la chaîne me rive à la barbarie
qui m’incarne
au nord de la ville

partout où la vue peut atteindre
ma voix hurle aux meilleurs d’entre nous
que jamais rien n’apaise

la violence
n’a que le choix du divertissement

et ceux qui la traduisent
traquent les vestiges d’un monde
occidental

entre joies et peines

mon rêve est là
au bout de mon regard aveugle
porté par la terre