NOTES DE LECTURE                                                 Les heures de battement, Alissa THOR



Paysages écrits 
N° 29 / Mai 2018


[1] Martin Rueff, extrait de « Quelques longueurs d’avance », Marché des lettres (journal du Marché de la Poésie de Paris), numéro 18, été 2017.











[2] J’emploie cette épithète en pensant à Roberto Juarroz – dont Alissa Thor est une lectrice. Mais la réflexion transcendantale du poète argentin, la structure dialectique de nombre de ses poèmes ainsi qu’une rhétorique de la répétition  leur donnent un aspect tout différent. 

[3] Avec une raréfaction de l’adjectif épithète.

[4] On pense à une métaphore de Juarroz : « Les mains du poème / reconquièrent l’antique pouvoir / de toucher les choses avec les choses » (Poésie verticale, IV, 11, traduction de Roger Munier).


[5] Je renvoie à ma contribution au volume  Poésie brève et temporalité, éditions du Septentrion, 2017.














[6] On pense aux poèmes de Jean Follain, à leur non-prosodie. 

« Un poème est cette affaire extravagante dans laquelle ce que nous sentons est configuré par ce que nous pouvons en dire, plus, dans laquelle les conditions de la langue de l'expérience du sujet sont les conditions de l'expérience du sujet de la langue. Et, là, si réussite, parfaite et durable. Le poème est donc philologue – amant de l'amour en mots » [1].

Cette citation, pour introduire le recueil d’Alissa Thor, pour dire comment il nous touche. D’abord, parce que ça parle, ça parle même d’amour, d’être ensemble ou de ne l’être pas, parfois dans une confidence exclusivement privée (« Septembre », « Cancale ») qui en évoque les moments: plaisir du maintenant, où les corps sont présents – l’un qui appuie sur moi jusqu’aux oreilles  (« Étoffe ») l’autre qui s’abandonne. Étreinte dite sans détours comme dans les premiers vers de « Tout à trac »

Je laisse

Mon corps

Défiler

Entre tes mains

ou comme dans ceux de « Merveille »

Tu entres

Dans mes bras

Comme

Le soleil

Racle

La cour

Manque de l’autre après son passage, qui induit dans le poème intitulé « À la minute suivante » une curieuse inversion : ce ne sont pas les gros morceaux de pain de ses baisers qui se plantent au fond de ma gorge, mais l’air avalé de travers la minute suivante. Mais aussi saveur de l’après  comme dans « Replis » qui ouvre le recueil: dans ce dernier cas le vers s’allonge, prend une forme d’épaisseur, comme dans le dernier

Je ne vais plus me lever de ton absence

Le lieu du repli où se blottit le sujet dans l’absence de l’autre a son répondant dans une construction hors langue, la frêle préposition de assure l’enroulement : on pense à certaines ellipses du français parlé en Afrique francophone : je suis venu vous absenter pour dire je suis venu, vous étiez absent. En fait ce recueil intitulé  Les heures de battement – qui sont celles situées entre les maintenant des corps, d’un répit sans détente,  mais aussi celles où le cœur bat – paraît donner plus de place au temps d’après, des états intermédiaires ou futurs : ceux de la pensée, du vœu, des insécurités : gagner du temps (« Canne à sucre »), tenir la distance (« Remue-ménage »), un, le jour où (« Manquer d’aplomb », « Cancale »), bien après (« La vie en différé »). Dans ce dernier poème, revenant sur ce qui est arrivé  l’autre jour, la locutrice affirme « me croirez-vous ? / Je ne me suis pas effondrée ». Si la fonction du poème est souvent d’aider celui ou celle qui l’écrit à tenir debout, l’originalité des poèmes d’Alissa Thor est qu’ils incarnent cette fonction dans leur structure et leur allure.

D’abord par leur format vertical [2].  Le recueil comprend une  cinquantaine de poèmes brefs, entre 4 et 18 vers (beaucoup de moins de 10 vers),  en vers courts (parfois un seul mot),  presque toujours   disposés sous forme de colonne (sauf « Replis », « La vie en différé »). Cette économie  qui met en valeur le mot isolé dans l’espace de la page est devenue un poncif d’une certaine écriture « ni vers ni prose ». Mais Alissa Thor en évite un autre – l’énumération, la liste nominale, et même la répétition en général– en gardant l’importance de la phrase. Tous ses poèmes offrent de nombreux verbes conjugués [3] qui servent de pivots à la parole : d’où leur consistance, en dépit de leur minceur. Consistance également assurée  par les métaphores : la plupart des poèmes dévident une métaphore originale, parfois appuyée sur une métonymie, qui prend pour comparants de conduites amoureuses des objets concrets : un rideau fronçant sur la tringle d’une fenêtre, une ceinture qui se déboucle, un tamis secoué, un chiffon de ménage, un seau à sable, un herbier, un bonbon dans son papier sulfurisé. Le prosaïsme de ces objets fabriqués renvoie à une image du monde où ne tiennent aucune place ni la nature (comme dans la tradition lyrique) ni l’espace urbain (tellement exploité aujourd’hui dans la littérature), ni même le monde extérieur dont l’auteure se protège (« La vie en différé »), où le « je » se souvient seulement des gestes liés aux usages de ces objets. En fin de compte n’existent dans ces poèmes que des corps, avec la peau qui abrite l’os (sans la médiation classique du regard et de la voix désirables),  et des objets (sans la médiation non moins classique du cadeau ou des bibelots favoris) qui ont en commun d’être éprouvés par la main, comme il en est des mots qui les habitent [4] : glisser des mots de papier, d’amour…  Comme le poème / Dans la pile / De linge/ Frais  (« Au propre »). Formulation superbe dans « Salutations » : le poème, Le mot/ Fait/ Main – même si ailleurs elle parle de l’engrenage des mots (« Brou »), ce qui d’ailleurs n’est pas contradictoire. Mallarmé parlait plutôt du miroitement des mots, s’attirant de leurs reflets et échos réciproques. La métaphore choisie par Alissa Thor est moins luxueuse qui préfère mettre l’accent sur l’enchaînement régissant le défilement des vocables.

Ce qui fait tenir droit le poème c’est aussi l’usage réitéré de la locution idiomatique, dans les titres et dans le corps même des poèmes : tout à trac, remue-ménage, à point nommé, tenir la distance, un os…à ronger, le cœur sur la main, faire une embardée, manquer d’aplomb, le plus clair de mon temps, châteaux de sable, au propre, jouer à saute-mouton, il n’y a pas à dire, au bout du compte, à bâtons rompus, faire la pluie et le beau temps, en faire tout un foin, le cœur sur la main, au train où vont les choses,  gagner du temps, ligne de vie. La locution est un syntagme théoriquement insécable, comme le proverbe, ce qui autorise le rapprochement que faisait Roman Jakobson avec le vers. Ils ont en commun la force venant de leur nature non interchangeable et d’une forme dont l’agencement est contraint : ils tirent leur efficacité de l’extrême condensation de la proposition énoncée. D’une certaine façon la locution est la plus petite composition poétique, avec ceci de remarquable que sa frappe est à la fois impersonnelle (c’est un fait de langue, non de style) et familière. Elle contribue à donner au poème bref une forme gnomique, qui l’éloigne à la fois de la saisie affective  de l’instant (qu’évoque un poème comme « Tout à trac ») et du  récit (au moins de ses ruines métonymiques comme dans « Étoffe », « Lassée aller », « Tipi », « Oiseau de nuit ») : on sait que le poème court a souvent des affinités avec l’une ou l’autre [5]. L’allure gnomique mais qui ne manque pas d’humour  de la plupart des poèmes d’Alissa Thor les rapprocherait de l’œuvre de Guillevic, même si l’inspiration n’est pas du tout la même.

La locution offre une autre ressource au poète : le jeu de mots, qu’elle favorise par sa polysémie, par le jeu entre le sens littéral spécialisé et le sens figuré – manquer d’aplomb, le cœur sur la main, le goût du jour, jouer des tours – et plus généralement par les voies obliques du sens. J’aime particulièrement « Le bon temps » :

Avec ta bouche

Sur la mienne

 

Tu me ramènes

Au goût

 

Du jour

 

Dans « Cinabre » le rapprochement de marelle,  préau et saute-mouton renvoie aux jeux d’enfance  dans la cours de l’école, même si, tout à l’extrémité du poème, la présence simultanée d’enfer et de ciel, selon le schéma de la marelle,  évoque aussi des jeux moins innocents. Elle peut aussi inviter à des créations de langue : inventer un féminin (la forme adverbiale en creux devenant en creuse) ou une forme phonétiquement proche (laisser aller devient lassée aller). On se souvient de l’intérêt que Freud accordait à la locution. Il avait noté dans les rêves et les mots d’esprit l’insistance des locutions usuelles, de certaines collocations, présentes soit réellement dans le récit de rêve ou l’histoire drôle, soit virtuellement, en arrière du texte, pouvant être reconstruites à partir de leurs débris. Dans le poème intitulé « Angle mort », l’énigme du titre disparaît si l’on s’avise que la formule Tu m’as arrondie fait songer à la locution arrondir les angles (atténuer les aspérités d’un caractère) qui prise dans le sens littéral devient supprimer les angles.

Une dernière remarque : le chant n’existe pas dans ces poèmes [6] – pas de mélodie, pas de figures sonores – sans que cette constatation n’altère en aucune façon l’émotion que je trouve à les lire. J’aurais tendance à penser que ce qui fait leur force vient de l’emploi ludique des locutions, dont l’aspect anonyme ajouté à la condensation du vers contraste avec l’allure adressée de tous les textes de ce recueil et avec la violence des affects qu’elles contribuent à maintenir, non sans légèreté.


Michel SANDRAS

Alissa Thor
Les heures de battement
éditions de l’Aigrette, 2017, 110 p.