NOTES DE LECTURE                                                                       La Tristesse cosmiqueJean Portante


PE 28 - Couverture

Paysages écrits N° 28

Octobre 2017

C’est le livre du renouveau poétique pour Jean Portante. Jusqu’ici, les vers du Luxembourgeois étaient tout imprégnés de sa langue maternelle, l’italienne, à travers sa langue d’écriture, la française. Un procédé qui lui était propre et qu’il avait porté à son apogée avec la trilogie Le Travail du poumon, La Réinvention de l’oubli et Après le tremblement. Cette « langue baleine », telle qu’il l’appelle, puisque l’italien demeure dans le poème sous le français comme la réminiscence d’une vie terrestre demeure dans la baleine sous la forme d’un poumon, a cependant tremblé sur ses bases lors du séisme de L’Aquila. Non seulement parce que la famille de Jean Portante est originaire de la ville martyre italienne, mais aussi parce qu’il fallait bien passer à autre chose, parce qu’il fallait tourner la page de ce déracinement du Sud qui a envoyé les siens vers le nord de l’Europe où il est né. Un déracinement qui lui a fait écrire ses plus belles pages de poésie, mais qui risquait de le confiner dans un thème qu’il a déjà exploré à foison. Un abandon, mais pas un reniement.

Alors Jean Portante se livre, et propose dans La Tristesse cosmique – une expression qu’il tire de Jack London, cité en exergue – une sorte de journal intime du changement d’écriture poétique. Sans fausse pudeur, sans s’épargner même. Car le chemin de la langue baleine à la « langue fantôme » à laquelle il aspire est long et surtout douloureux. En témoigne la première partie, « Le vent et la rose / Réorientations », qui donne en condensé un pot-pourri d’événements qui ont présidé à ce changement majeur des strophes. Cette partie – particulièrement émouvante pour ceux qui connaissent le poète – est à la fois un règlement de comptes avec l’immense place qu’avait prise chez lui la langue baleine, et une sorte de voie vers l’ascèse de la parole, telle une illumination. Un exercice d’équilibriste ou le je poétique, d’habitude habile mélange de fiction et de vécu chez l’auteur, devient presque une autobiographie exclusive. « LA MAISON ÉTAIT FERMÉE / quand j’en ai hérité / la frontière donnait sur la cour sauvage / ouverte la fenêtre mais le large n’entrait pas. » Tout est là : la mort du père, de la mère, cet enfermement dans un Nord où le Sud crie son désir d’être mis au jour. Une suite d’événements et d’expériences qui accroissent l'envie de bousculer l’écriture : « AH LES POÈTES – TOUT LE MONDE EST PARTI / il va falloir vider la maison n’est-ce pas / je côtoie la mort avant de descendre / quand le soleil est bas / mieux vaut envoyer ses éclaireurs. »

Que faire alors, sinon prendre à bras le corps cette envie de changement, bouleverser ses habitudes et écrire, écrire encore pour que les vers opèrent leur transmutation ? Le « Journal intime d’un semeur d’étoiles » qui suit s’y attache donc. « Que reste-t-il à voler au chaos », s’interroge Portante. Pas de défaitisme, cependant, il faut aller de l’avant : « […] je creuse / jardinier de rose noire / avec ma pelle mince et pâle / des trous sans épines dans le ciel. » Pour aboutir à ces « Étoiles filantes » en forme de bibliothèque idéale où l’auteur rend un hommage appuyé à ses illustres prédécesseurs. On y croise les grands, comme Mallarmé (« La boucle à ton oreille jamais ne scintille / on dirait un mendiant chassé par le soleil ») ou Dante (« N’est-ce pas ainsi que se termine l’enfer / l’univers au sortir de la grotte semblerait intact / si ne traversait pas le ciel un pressentiment / dans le grand cercle mythologique »), mais aussi les amis Juan Gelman, que Portante a longtemps traduit en français (« toi on t’a attaché à un olivier / sur un chemin du sud » – eh oui, ce Sud qui ne veut tout de même pas définitivement quitter son auteur), ou Jacques Roubaud (« La lettre tarde et rompt l’équilibre / – pourquoi ne l’as-tu pas glissée / dans la boîte d’un escargot »).

Ces portraits de poètes comme autant d'hommages rendus font lentement dériver Portante vers sa langue fantôme, en dynamitant les métaphores qui lui sont chères par le recours à de multiples auteurs aux écritures et aux thèmes d’un éclectisme certain. C’est à ce prix et par le truchement des autres, en toute modestie de poète, qu’il parvient à progressivement faire disparaître la langue baleine. Reste à consigner l’apparition de celle qui lui succède, ce que Portante fait dans la dernière partie, « Nageur d’ombre / Livre de bord ». Renouvellement du bestiaire : le cerf, animal emblématique de la mort du père chez l’auteur et présent dans chaque livre depuis, disparaît et fait place aux lucioles, plus fantomatiques évidemment ; raccrochage aux grands maîtres pour ne pas tomber lors ce numéro de funambule qui consiste à se réinventer une langue : « La ferraille de la pluie / comme si le ciel / plantait de vieux clous / dans la rivière », avec Van Gogh ; raccrochage aussi à la contrainte, puisque ce livre de bord est un journal avec ses dates obligées. La contrainte ici rassure et fait avancer.

Portante titube encore un peu, sevré de la langue baleine, et s’avance encore un peu groggy dans la vaste entreprise de définition de sa langue fantôme. La Tristesse cosmique le montre à nu, avec les béquilles qu’il a choisi de ne pas nous dissimuler. C’est pourquoi ce livre est essentiel dans son œuvre poétique : il constitue une plongée indiscrète mais fascinante dans la petite fabrique des vers d’un poète en plein renouvellement.

Florent Toniello

jean-portante-la-tristesse-cosmique

Jean Portante
La Tristesse cosmique

éd. Phi, 
ill. Robert Brandy, 
2017, 110 p.