Florent Toniello



Paysages écrits N° 28

Octobre 2017


Décryptage du trac ordinaire

IL Y A CE NEON QUI CLIGNOTE

en plein soleil dans la pièce proprette

et ces taches de sang qui pointent

comme dans les séries policières

sous le vernis de l’opulence

sous les accords d’un vieux Steinway à peine

accordé à la couleur des murs

Le gaz du plafonnier frémit

et s’excite alternativement

pour presser la boule de l’estomac

les piqûres qu’on s’inflige dans le gras du ventre

l’immobilisation des glandes et des humeurs

un doigt qui crochète la serrure des notes

voleur malhabile Arsène Lupin de pacotille

un doigt qui courbe les touches comme

un espace-temps où les neurones de l’estomac

(parce qu’il y en a — j’ai vu un documentaire sur Arte)

font office de grands ordonnateurs des sens

Il y a la rumeur des ballons qui volent

et la clameur des cuivres à la couleur chaude

vivre est une évidence craquelée

de doutes qui déploient leurs harmoniques

on effleure la corde et on fait crisser

les dents grincent et les tympans sont rouges

tremblements ataviques tremblements incontrôlés

l’air est froid de la sueur des mouches

une porte ouverte un clavier fermé

pour aller de l’avant vers les accords flûtés

il faudra tailler des anches doubles

et malaxer des touches noires et blanches

jusqu’à complète disparition il le faudra

de la catatonie des sons

 

Les degrés Celsius franchissent le seuil

de l’éclosion tropicale les degrés

descendent en pierre vers le

baôli [1] où il faudrait se rafraîchir

mais les gouttes de sueur

qui s’invitent sur le papier corné

ne viennent pas des mouches

rouillent les cordes du sitar

le fond du puits est un mirage

un bourdon lancinant une corde

à vide où se perdent les pérégrinations

vaseuses les circonlocutions hâtives

pour gagner le temps de descendre

les degrés vers le fond qu’on ne veut

pas atteindre l’eau est boueuse elle

colle elle disparaît au premier contact

pour laisser place à des craquelures

dans la sécheresse de la langue

que l’hydratation ne résout pas

LES DEGRES FONT DES ANGLES AU CALCUL

MALAISE des figures géométriques

pas vraiment euclidiennes la langue

n’a plus de mots les papilles sèchent

le puits est assoiffé mais rien ne

peut emplir le fond de sa siccité


La peau est une croûte terrestre sous laquelle

la tectonique des plaques se déchaîne

hérissements cumulés des cordes

qui pointent aux avant-bras enflés

paumes comme archets sans crins

le silence du frottement un prélude

le spectre lumineux du néon semble

déborder des infrarouges et ultraviolets

c’est la naissance à l’hypersensorialité

LES BRUITS PARVIENNENT A TRAVERS LES PORTES

dans les cristaux du verre des fenêtres

Tic-tac de la montre qui n’est pas

au poignet ronron du moteur à l’arrêt

stridence des sifflets inaudibles

qui donnent les ordres et mettent en marche

la mécanique des tremblements

les soubresauts instantanés des

rebonds sur les articulations

usées de tant de parties d’osselets

IL Y A L'AVANCEE VERS LA LUMIERE

de la scène aux couleurs de tombe

l’enjambement des gravas des décombres

l’avancée vers les projecteurs

l’écho des sons à venir et

dans un silence apaisant

le premier geste le bras levé

le premier rond qui brise les angles

la sinusoïde qui brouille de son intensité

sereine le signal de la paralysie.
















































[1]
 Nom hindi du puits à degrés indien.