NOTES DE LECTURE                                                                   Collection de sombreros, Thomas Vinau


PE 28 - Couverture

Paysages écrits N° 28

Octobre 2017

Martin Page, dans la préface du livre, nous prévient : « Les livres de Thomas Vinau ne nous écrasent pas sous prétexte de réalisme. Quand on le lit on sait qu’on n’est pas rien, on sait que la vie vaut quelque chose même si c’est dur, on sait que le sublime est là tout de suite sous nos yeux. Ce que j’attends d’un livre est simple : j’en attends tout. Et dans cette Collection de sombreros, comme ailleurs, on ne manque de rien. […] Ici rien n’est rangé, alors on est chez soi. Voilà enfin un art populaire dans un pays qui a construit des murs entre l’art et le peuple. »

Je ne sais pas s’il faut le croire sur parole écrite, comme il ne faudra pas croire sur parole ce que nous allons écrire ici, sur ces textes qui semblent, au premier abord, ceux d’un écrivain public : il se met dans la peau de tant de personnages, il est tellement caméléonesque, arrivant à mettre (très bien) en scène des situations bien variées de la vie de gens de toutes conditions, y compris la sienne, l’auteur. Ecrivain public, non pas pour dénigrer l’auteur, écrivain tout simplement – mais pour s’approcher un peu de sa « méthode » : il écrit comme à notre place des choses qui ont ou auraient pu constituer (aussi) notre vie, mais que nous sommes incapables (manque de force verbale, d’envie, de force physique, par paresse tout simplement, etc.) de faire nous-mêmes. Alors ce sont à la fois NOS instants ou situations et les instants de l’AUTEUR. Comme quand il écrit : « Il se sent vide. Vierge. Il accumule les cahiers de dessins, les carnets de notes, les journaux intimes. […] Il fonctionne un peu comme s’il attendait la fin de sa vie pour reconstituer un immense puzzle qui le définirait. » (Puzzle). Voilà, l’écrivain est celui qui réalise ce puzzle (à notre place et à notre insu). Les limites sont mélangés : l’écrivain devient nous et nous pensons être l’écrivain. Quelle douce ambiguïté, rassurante : notre vie n’est pas restée obscure, cachée. Le soleil (ou tout simplement la lumière, avec leur opposé, l’ombre) est très présent dans ces pages, dans certains textes il devient même le personnage principal. Le texte Comme si est anthologique – le plus fort du livre, à notre sens. A copier en entier. Mais comme il est un peu long pour ces pages, nous nous contentons de celui-ci : « Nous marchions, travestis, épuisés, en pleine lumière. Je crois que je ne m’étais jamais senti aussi vivant. » (Nuit blanche)

Et surtout nous avons senti qu’il se joue du lecteur – pas de façon méchante, oh non, au contraire : avec beaucoup de tendresse et d’empathie.

Mais son dispositif, sa ligne d’attaque – l’écriture, c’est une guerre – est toujours en place : il surjoue la belle écriture, les personnages surprenants et attachants, les sentiments de toute sortes, pour arriver – imposer son propre style : les détails faits poésie. Détails qui ne sont qu’une transposition du travail poétique qui les sous-tend, l’important étant la joie de l’écrivain et celle du lecteur, par la suite : «Je ne me souviens pas très bien du déroulement exacts des faits, les détails s’effacent de ma mémoire dans une sorte de confusion éblouissante. Peut-être le monde me souriait-il. » (Jus de melon

Pour définir le style, l’art d’écrire de Thomas Vinau, s’appuyer peut-être sur ses propres paroles, les extraire de ses propres textes : « Cette alchimie instantanée dans le creuset d’un matin de novembre, ce hasardeux mélange de café, de fumée, de givre, de buée, de nuage, de lumière, et de millions d’autres molécules qui venaient danser dans le fond de sa bouche, Pierre les reçoit comme une offrande magique. Il vient de découvrir la formule secrète de l’hiver. » (La formule secrète)

Un monde flottant, des moments d’inaction, au bord des choses, du monde : souvent l’impression d’être dans ces tableaux figés d’Edward Hopper.

Chez Thomas Vinau la conscience de l’écriture et de son importance est très présente, l’emporte même, à notre sens, même si d’une manière très gentille, sans se vouloir méprisante : « Les gens sont ma principale source de distraction, les gens sont mon spectacle favori. Je pourrais passer des journées entières, assis, à regarder le monde s’agiter sous mes yeux. J’aime les gens. Ils sont dégoûtants et magnifiques. J’aime surtout le spectacle qu’ils m’offrent, parfois je me surprends à croire en l’observant que je n’en fais plus partie, spectateur avide, la lumière s’éteint et le film commence. Je suis un gens, un moustique, une cacahuète. Je suis un lampadaire, un kebab, un café en terrasse. Je ne suis pas grand-chose et je n’habite pas au pays de fais-ce-qu’il-te-plaît, mais je sais me contenter de peu et, même quand la mise en scène n’est pas très bonne, je ne me prive jamais d’espérer que la suite soit meilleure. » (Un gens)

Et les jeux de rôles, les situations, souvent cocasses, les points de vue varient beaucoup chez Thomas Vinau, mais la voix la plus profonde reste celle de l’auteur même. Après s’être livré, montré, l’écrivain nous abandonne – et nous sommes, lecteurs, un peu tristes. Après avoir été séduits, à travers ses nombreux chemins et clairières, nous sommes abandonnés. Après avoir cru que NOUS SOMMES LE (SON) MONDE, l’auteur retourne chez lui : « […] Aujourd’hui je retrouve le monde, mon bureau, les infos, les ordis. […] Dans cet espace qui lui ressemble moins il est chez lui. Dans cette contradiction peut-être est-il plus agile d’être plus fragile. Quoi qu’il en soit, il connaît un nouveau passage, une sente secrète vers un refuge inédit où faire sa toilette en douceur. Alors il dit merci. » (Le paradis boueux)

Dire merci à Thomas Vinau. Pour quoi, déjà ? 

Sanda Voïca

collection-de-sombreros

Thomas Vinau, 
Collection de sombreros, 

Préface de Martin Page, 
ill. de Vincent Rougier, 
Rougier V. éd., 
coll. Poésie et peinture, 
2017, 68 p.