NOTES DE LECTURE                                                                       Rouge / Sang-dragon, Colette Prévost


PE 28 - Couverture

Paysages écrits N° 28

Octobre 2017

Dans le Prologue, Colette Prévost explicite sa démarche poétique : elle a été frappée, devant les tableaux d’un artiste bordelais, Max Mitau, par un « ébranlement affectif ». Non pas sans raison : l’artiste travaille avec les pigments, surtout avec l’exsudat rouge de l’arbre dragonnier.

Mais l’auteure a été forcée à l’arrêt debout, face à leurs faces, comme Victor Segalen l’avait dit à propos de ses Stèles. Alors, très impressionnée par Victor Segalen et par Mitau, le recueil sera ouvert et parsemé, en dehors des poèmes, de sept Stèles, chacune, typographiquement, étant marquée par une graphie différente (police de texte plus grande) et les phrases mises dans un cadre noir. Et bien sûr en rapport avec L’œuvre au noir associant sept métaux, sept couleurs, sept planètes… Mais l’œuvre au blanc et celle au rouge vont la compléter.

Ce qui va donner une sorte de visite guidée dans un univers singulier, fait du monde propre à l’artiste et de celui de la poète. Les mots épousent des tableaux que nous ne voyons pas (sauf si nous faisons une recherche) – mais nous n’en avons pas besoin : les descriptions se suffisent à elles-mêmes.

Les deux souffles – des créations du peintre et de la poète font un. S’identifient – ou du moins c’est ce que Colette Prévost poursuit dans ses vers. L’alchimie à laquelle recourt Max Mitau pour obtenir ses pigments est proche de celle à laquelle recourt Colette Prévost : de manière alchimique, elle décrit l’alchimie du peintre : « Ses mains/ensemencent la matière/ triturent l’indicible parole/en tous sens/la peau et la chair/enluminures/l’or et la lumière/L’encre gît sur l’ardoise/joyau fossile d’une autre langue/sûtra d’un monde clos/dicte le pacte rouge ».[1] (L’homme obscur)

Remué, le regardeur ou le découvreur de ces tableaux : « la fièvre de l’œil/sur les murs » (L’atelier grotte). Et la poète n’est pas en reste : « rien ne meurt qui ne soit dit » (L’atelier pan sud ouvert)

Pratiques millénaires – et l’écriture, et la peinture, où le temps est suspendu : « L’immobilité s’écrit dans le mouvement/pactise avec la mort/Combien de sang pour apaiser le silence ?//[…] Ensemble elles [Les mains du peintre] disent/la charge et la grâce/d’être mortel ».

Au cœur du livre, comme de la peinture de Max Mitau, cette envie et force de « Dénuder ce souffle invisible/pourtant ardent dans le chant du tableau » (A noirs ouverts)

Je caractériserais la poésie de Colette Prévost avec ses propres vers, ceux pour « dire » la peinture de Max Mitau (identification ?) : « Tout entre en relation/Tout entre en résonnance/Tout entre en vibration/jusqu’aux plis d’une effluve corporelle » (Matière insaisissable). Ce qui expliquerait le grand plaisir que nous avons eu à lire ce livre – que j’annoncerais même comme une grande découverte. 

Sa force et son art sont explicites : « Je n’invente rien//je me souviens à peine » (Au milieu de l’atelier)… Peut-être que ce qui la fonde est, encore une fois, ce qui fonde la peinture de Mitau – car elle semble avoir découvert ses secrets : « Crue du rouge aux lèvres de bitume/issue des lois cosmiques/obsession de ses labyrinthes jusque dans notre langue/le magma/sa grande ordalie/sans dérobade possible » (L’œil en fusion)

Quel lecteur pourra se dérober à la magie de la poésie de Colette Prévost ? L’alchimie du verbe paraît ici bien fonctionner, car le poème agit comme la peinture : « Tableau/aimant/comme une ancienne rumeur/hèle le passant/le désigne/le saisit/le soumet à sa démesure/l’accapare dans son calcul/l’immobilise à ce recul idéal/l’assigne intimement à ce point d’équilibre parfait/le nombre d’or » (Lieux)

Nous avons quitté le livre mais, de plus en plus, « les mots/se nouent s’incrustent/à l’intérieur » (Stèles)

Sanda Voïca

rouge

Colette Prévost, 
Rouge / Sang-dragon, 

éd. des Vanneaux, 
coll. L’Ombellie, 
2017, 88 p.


[1] L’espace réduit dont nous disposons ne nous permet pas de rendre compte de la typographie, l’espacement des mots, des vers dans ce livre.