NOTES DE LECTURE                                                                           Libre jeu, Guillaume Métayer
 

PE 28 - Couverture

Paysages écrits N° 28

Octobre 2017

La vie et les gens, ou tout simplement les expériences peuvent être démantelés : en morceaux, mais surtout défaits dans les mots qui les composent et ensuite, enfant curieux et bricoleur, tout remonter, ou du moins essayer, dans des engins assez rigoureux, qu’on appelle sonnets. L’apparence a pu changer – mais les mots, voire les gestes sont là. La vie palpite de nouveau dans les mots : « ce sont le sais-tu nos petites filles/par qui allégés miracle ou mirage/en sonnet nous voletons sur la plage ». (Recomposé) Guillaume Métayer défait et recompose la réalité, qui reste toujours vivante. Alors le poète est en même temps Isis et Osiris.

Guillaume Métayer semble avoir choisi, dans ce recueil du moins, de « tourner » dans le moule du sonnet sa vie, non, le monde même, après avoir créé son propre matériau : une chanson, ou du moins un refrain : « Maintes fois j’ai moulu comme à l’harmonica/dans la mâchoire une avanie ou un tracas/réduit entre mes dents le monde à ma rengaine//et à ce simple fil raccroché bien des choses/soleil sourires rues souvenirs stèles roses/pour brouiller à loisir le bonheur et la peine ». (Fredon)

En très fin connaisseur de la poésie, française et universelle, des échos et allusions à d’autres poètes peuvent être décelés. Une préférence pour le XIX-ème siècle ? « Rien sous mes pas qui ne se rétracte et m’émeuve/le XIX e siècle était mon continent/la dérive partout me l’éloigne à présent » (XIXe siècle). Mais tout est brassé, retourné et tourné dans les 4+4+3+3 vers du sonnet. A une seule exception : 4+4+4+2 du sonnet Diplomatiques (inspiré par Guillaume Decourt, Diplomatiques, Passage d’encres, 2014).

Grand jeu, donc, que celui-ci, écrire des sonnets aujourd’huimais libre jeu : Guillaume Métayer se permet de se distancier, s’éloigner moins dans la forme (qui reste, malgré quelques contrepoints, plutôt fixe) que dans l’esprit : il attaque l’écriture en survolant non seulement des moments évoqués mais l’écriture même. Disons que le sonnet est un prétexte pour ordonner et surtout regarder le monde d’un point – un rempart – une station spatiale. Vision d’ensemble de choses hétérogènes, dans le cadre d’un sonnet – et dans celui du livre en entier. Les motifs et sujets bien variés, se retrouvent sous la même enseigne : ils sont « consignés », donc notés d’abord, mais aussi déposés dans un lieu spécifique, en attente de voyager et arriver au lecteur.

L’impression la plus forte de notre lecture est, malgré la familiarité que la multitude des éléments, détails concrets de vie, voyages, lectures, etc., nous procurent, celle de dépaysement. Non pas au milieu d’un nulle part aride, répugnant, mais au contraire, au milieu d’un ailleurs très bien esquissé. Un monde nouveau. A aucun moment la forme de sonnet ne nous a paru désuète, poussiéreuse. La joie de transgresser – subrepticement – les contraintes de rime et nombre de vers – est tellement forte, que les strophes et les rimes nous ont paru EN MÊME TEMPS chantantes et stridentes. Mais strident a aussi un rapport avec stridulation. Cela communique, nous parle. C’est une poésie nouvelle, sous l’apparence d’une ancienne forme. Le poète Guillaume Métayer est aussi une de ces Chinoises des stations spatiales, qui « … souvent quand nous longions leur espace hermétique/elles jouaient à l’ailleurs comme à l’élastique ». (Chinatown)

Son jeu est donc un des plus sérieux : réinvestir la forme fixe d’un souffle neuf, rendre viable et vivant ce qui paraissait révolu, voire mort pour un poète d’aujourd’hui. Derrière nous sentons fortement cette « Envie de faire cahoter même les tombes/du cimetière Montparnasse sur mes lèvres/Un rythme et les dalles ondulent c’est la fièvre/une ligne et tout même la mort vibre et vromb-//it entre mes dents […] » (Fredon)

Tout est transgression, car « Dire de quoi dire de qui serait trop mièvre » (Fredon) Le poète réussit cet exploit, qu’il invoque dans Roue (roue allemande), de rester libre, malgré les contraintes : « […] Puisse l’équilibre//bancal de notre roue allemande/nous laisser le cœur et les bras libres pour recevoir dignement l’offrande ».

Michel Deguy, dans sa Préface, Le mouvement perpétuel, belle et longue étude, évoque dès le début « la flamme en tous ses mouvements ». En effet, Guillaume Métayer dans le dernier sonnet – Insert (prière d’insérer), invoque le feu, de telle manière que ce livre aurait pu s’appeler aussi « Les sonnets du feu » : « […] je réinvente la pyromancie//Sans jamais me délivrer du présent/suivant la flamme en tous ses mouvements/au fond je réinvente l’insomnie//et la vieillesse agitant l’apathie…/Un jour prochain par un semblable effort/je pourrai bien réinventer la mort ».

Le croire sur parole (écrite) ? Il a réinventé le sonnet. Ou du moins, il a réussi à être « cette main de très haut », qui parvient « à rectifier avec douceur [c]ses défauts » (Guenilles).

Mais au-delà de tout, cette conviction du poète : « Seuls quelques mots tenus entre deux rimes/forment le fil où la langueur s’arrime/le seul socle où tout mon être repose ». (Pinacles) Et « brouiller à loisir le bonheur et la peine », ce n’est peut-être que ça, réinvention perpétuelle. Alfred Bruckstein, dans ses dessins, ne fait pas autre chose. Nous avons lu – et regardé – ce livre avec beaucoup de JOIE. Suis-je devenue un de « ces impotents qui [t] le croiraient sublime » (Jogger) ? Non, la joie est là, parce que son Offrande a été reçue : « […] c’est à vous/ces fontaines de vie ici rire pour tous/et pour chacun est ma religion d’amour ». 

Sanda Voïca

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Guillaume Métayer, 
Libre jeu, 

Editions Caractères, 
Préface de Michel Deguy,
 Dessins d’Alfred Bruckstein,
2017, 92 pages.