NOTES DE LECTURE                                                                               Ce qui s’est passé, Petr Král


PE 28 - Couverture

Paysages écrits N° 28

Octobre 2017

Une poésie de la nostalgie ? De la remémoration d’une vie qui est passée sans passer encore ? Témoignages ? Pour qui ? Plutôt des fixations de vertiges d’autrefois et d’aujourd’hui – vertiges personnels, qui ont coïncidé ou pas avec les tempêtes, les vertiges et parfois même avec les maelströms de l’Histoire – quand on voulait « rendre rayonnante la rouille du monde ».

Quand on a voulu changer sa vie et le monde – « Il fallait disperser par le monde/même la mémoire sursaturée faire passer la mémorable goutte d’un sang partagé fraternellement/sur son doigt devant le poussiéreux JE sans maître… », et on n’est pas sûr d’avoir réussi, on peut toujours revenir à la tâche, avec un regard et des mots a posteriori, faire un bilan… Pour soi-même et pour ceux qui voudront le savoir.

La jeunesse rimait avec voyages, insouciance, confiance, lutte de classes, voire révolution à faire…

L’amitié, aussi : « Alors qu’avec Alain nous tentons de lire notre destinée/dans le visage l’un de l’autre […] ».

Défilé de souvenirs, rêves, voyages (villes, pays, chemins), amours, amitiés, une lueur, un bois, un paysage, la lune, le littoral, utopies vécues ou rêvées seulement, livres et auteurs, déceptions, pauvreté, politique,

Tout reste très vague et très précis en même temps : écrire une vie, voire des vies et des époques en trente poèmes, pas longs, sans titres : pari réussi, quand on sait la vie tumultueuse de l’auteur-poète. Le bouillonnement d’autrefois n’est pas du tout éteint, mais ce qui domine, est un sentiment de flottement permanent, d’aller et venir entre les diverses étapes de la vie et surtout entre les actes d’autrefois et l’écriture actuelle, ce qui donne, au-delà d’un puzzle en train de se faire, l’impression d’impossibilité de déchiffrer, analyser ou mettre des mots définitifs sur quoi que ce soit. L’Histoire a été en marche, les gens, dont le poète Petr Král, en marche aussi – et cette marche du passé n’est pas arrêtée, elle continue de mouvoir et imposer des mots pour le dire : « Les intrigues de nos histoires se faisaient impénétrables ». L’Histoire a déjà été écrite, il y en a qui l’écrivent ou réécrivent encore – mais il y a les histoires personnelles, qu’on essaye d’intégrer dans l’autre – ou tout simplement de les mettre à côté, objet ou animal, qui ne vous a pas encore quitté : la vie, tout simplement. Le plus important reste d’atteindre toujours « l’ici sans dimensions/L’attention renouvelée pour ses angles et arrondis//Autrement rien que des tronches/et encore des tronches s’étalant partout A commencer/ certes par celle qui chaque matin émergeait en vis-à-vis du miroir ». Et ne jamais oublier : «…ce vœu premier/et ultime : mettre le doigt dans la plaie du monde celle-ci/s’est à peine entr’ouverte…. » Avec l’espoir qu’un jour « on contournera /quelque part un Sphinx lointain/pour nous rencontrer nous-même ». Et par-dessus tout : « L’important de toute façon était de tout se raconter/par la suite […] ». Et cela quand « La guimbarde de l’Eternité reculait à son tour fréquemment/devant le trafic frénétique de l’Histoire ».

Et vers la fin bien pessimiste de ce recueil : « Il apparaissait clairement que même toute musique n’est qu’une transcription apaisante des sautes de vent/et des secousses du sol qui d’avance nettoient la maison nous chassant/de la planète ».

Sanda Voïca

kral

Petr Král, 
Ce qui s’est passé, 

peintures de Vlasta Voskovec, 

Le Réalgar éd., 
coll. L’Orpiment, 
2017, 56 p.