NOTES DE LECTURE                                                                                           MèreEstelle Fenzy
 

PE 28 - Couverture

Paysages écrits N° 28

Octobre 2017

Ce recueil est dédié à la mère et aux enfants de la poète. Les deux versants de la maternité sont envisagés, même si le livre évoquera surtout celui d’être mère soi-même.

Mais quoi de plus évident et de plus difficile que de dire « je suis mère » ? Chaque texte nous a paru comme un carottage, à la suite duquel on extrait un échantillon fait de choses nouvelles, inouïes, et de certaines autres plus familières. Le mélange est inédit et les formules souvent saisissantes : « De ce futur qui déjà m’inonde je suis mère » ; « … l’avenir hors de moi pleure déjà son alcôve » ; « Enfants se lèvent, la figure en désordre. Mon regard lisse les joues, les traces d’oreiller. ». Et surtout ceci : « J’ai envie de lui dire qu’il n’y aura jamais que lui. Qu’il est mon eau de soif. L’os de mon âme. L’enjambée de tous les chats de contes. Que les jours sèment des étoiles dans leur course. Depuis qu’il a chaussé les bottes de cette vie. » // Les chats restent dans ma gorge. »

Chacun des dix-neuf poèmes, à l’exception du dernier, finit par les mots « Je suis mère ». Le dernier finit par : « Toujours mère » – car la trouvaille d’avant, paradoxalement, l’impose, ce « toujours » : « Je serai vieille, enfant de mes enfants. »

Mais cela avait déjà été écrit dans un des premiers poèmes : spatial : le mot maman sur deux pages, avec les lignes finales : « A toutes les heures du jour. De la nuit aussi.//Je suis mère. ».

Les lignes scellées par une constatation sans appel, mais qui n’est pas figée – verdict ! – comme au tribunal, au contraire, nuancée, à chaque fois un autre sentiment la fonde. Mais l’amour (« Cet amour long qui sait beaucoup pardonner », de la mère, et l’amour de l’enfant : « Chance d’être là. De sentir sur moi cet amour rebondir. ») et la joie (« Leur joie vraie de m’étreindre me replace au centre de la vie ») traversent tout le livre.

Ponctuations de la vie par la peur de la mère pour les enfants, la dévoration des rêves de la mère par les enfants, l’angoisse, les joies, les doutes, la grâce, « douceur nouvelle, merveille à briser le cœur ». Et voilà que je brise le charme de chacun des poèmes, en écrivant ces mots sortis de leur contexte. Mais il reste toujours à dire sur la force de ces poèmes qui évoquent aussi la solitude, celle de la mère et de l’enfant aussi. Solitude finalement partagée : « La solitude au monde tout à coup se partage. S’étale. Comme la nappe des dimanches. »

Variations sur la maternité ? Être mère de ses propres enfants, des enfants d’une autre, d’un enfant disparu. Et aussi « D’une enfant qui enfante… » Être aussi la fille de sa mère.

Mais TOUT LE RECUEIL est couvert d’un voile – de tristesse ? de nostalgie ? d’angoisse qui perce ? de quoi d’autre ? – que nous n’avons pas ressenti dans les autres livres d’Estelle Fenzy. Une retenue ? De quelle nature ? L’impossibilité de dire, malgré tout, ce que c’est d’être mère ? Ou bien de la solitude – la solitude de chaque poète ? – : « Je pense partage impossible. ». Ou parce que l’écriture est aussi « Dépossession. Spoliation ». D’où la tristesse de ce livre – ou du moins une de ses raisons. Mais Estelle Fenzy s’est avérée ferme : « Je n’abdique pas de moi-même ». Et cela a régi aussi l’écriture de ce livre. Elle a su, encore une fois, bien « nouer le fil entre vivre et raconter ». Et il restera toujours « [sa] la voix si vivante [encore] sous les lèvres plissées ». Sous les vers maîtrisés, dirais-je.

Sanda Voïca

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Estelle Fenzy
Mère

La Boucherie littéraire éd., 
coll. La feuille et le fusil, 
2017, non numéroté.