NOTES DE LECTURE                                                                               Ce qui…, Philippe Boutibonnes


PE 28 - Couverture

Paysages écrits N° 28

Octobre 2017

Philippe Boutibonnes n’est pas seulement un artiste, mais il est aussi un écrivain passionnant. Ce livre est composé de plusieurs textes réunis par le thème de la perte : « La perte ne peut être assimilée au rien ou à la négation. L’advenue de la perte et quel que soit l’objet perdu – signifie et même atteste que ˮquelque chose a lieuˮ dans le lieu d’origine de l’objet maintenant absent, peut-être perdu ou introuvable. »

Le titre de chacun des chapitres commence par « Ce qui » : Ce qui se dérobe, Ce qui nie, Ce qui tombe, Ce qui nomme, Ce qui ne peut être nommé, Ce qui tient lieu, Ce qui se perd, Ce qui reste d’elle souveraine…

La vie de l’auteur (et pas seulement) – et qui ne peut pas être séparée de sa création – est ponctuée de manière significative dans ces textes. La ponctuation devrait être prise dans un sens de traversée profonde et complexe – pas seulement dans celui de simple carottage. L’écriture, on dirait, met en branle des pans entiers de son existence, qui étaient (sont !) déjà en mouvement ce qui donnerait le vertige, si on y faisait (trop) attention ! Alors l’écriture, les phrases, les fragments, lesdits chapitres ne font qu’apaiser un peu ce mouvement (chaotique, souvent) et mettre un simili-ordre dans quelque chose qui est par nature incontrôlable : sa propre vie. Il arrive, pensons-nous, à une distillation de sa vie.

Mais Philippe Boutibonnes distille aussi des livres, car dans ses textes, des œuvres littéraires des plus fameuses ou solides sont transmuées : celles de Giorgio Agamben, Jean-Luc Nancy, Aristote, Spinoza, Jacques Derrida, Gilles Deleuze, Héraclite, Sigmund Freud, Edmund Husserl, Kafka, Dante, Ludwig Wittgenstein, René Magritte, Hölderlin, Maurice Blanchot, Jacques Roubaud, Racine, Jacques Lacan.

Il s’agirait donc d’une double et simultanée distillation : celle de la vie de Philippe Boutibonnes à travers la distillation des livres. Ce qui donne un alcool très fort, enivrant. Comme pour aller joyeusement à sa propre perte, ou bien pour l’éviter. Comme vous voulez.

Le livre est toujours très incitant, les références littéraires, qui font un soubassement très enfoui, fertile, ravivent et étayent la propre pensée de l’auteur. Ce qu’il s’est proposé est bien réussi : « Il va de soi […] que le projet de ces écrits est de conjoindre avec le plus de rigueur et de justesse les saisies de divers modes de perception, les souvenirs, les images et les fictions, pour s’approprier l’objet sur le vif, tel qu’il se donne et tel qu’il entrera comme premier terme d’un prédicat ou d’une énonciation. » (p.8)

Livre de questions et de réponses sans réponse, pétri de ce pouvoir magnifique et incessant de se re-positionner dans le monde et dans le temps. « Qu’est-ce qu’au fond ce nom qui me nomme ? […] Il va de soi que toute question posée, et celle-ci particulièrement, qui nous engage nommément, n’est jamais posée en l’air. Elle s’impose au contraire avec brutalité et insistance. Elle demeure pour moi une question sans réponse, c’est-à-dire sans repos, qui en convoque d’autres suscitant un même tourment : « Suis-je vraiment ce nom ?ˮ[…] ». (p.41)

Philipppe Boutibonnes, en s’interrogeant sur « ces objets singuliers, idiomatiques et seconds qui se tiennent à une distance considérable de l’objet originel, premièrement distingué entre les choses qu’on connaît déjà et celles qu’on ignore encore […] » (p.8), ne fait que biaiser cette interrogation encore plus mystérieuse et inquiétante sur son objet. Alors l’auteur est à la recherche de son propre objet second, de celui qui n’est plus : celui qui a été avant de naître, disons, et aussi (en même temps) de celui qui ne sera plus. Deuil de soi-même. [1]

L’auteur est conscient de cette tâche impossible et merveilleuse : « Mais, quoi qu’on dise ou écrive sur l’objet et son autre, on ne les transforme pas. Les mots ne les embellissent pas ni ne les altèrent ; ils demeurent tels qu’ils sont. Les objets présents au monde naturel sont étrangers à la sphère symbolique où séjournent les mots – qu’ils ignorent[2] – et qui ont pour fonction de les présentifier. L’objet est insaisissable par le mot qui le désigne. La main seule du sujet qui a prononcé le mot le peut. Puisse toute méditation de ce sujet sur l’objet, malgré tout ignoré, ˮêtre d’abord celle d’un homme naïfˮ ». (p.9)

Sans pouvoir rendre compte ici du foisonnement et de l’intensité de ce livre, une dernière citation (qui nous incite déjà à sa re-lecture !) : « … Le deuil est un objet spécial – une species, une apparence, un phénomène – ni tangible, ni remarquable. Nous en percevons la matière subtile dans la vision allusive des nuages : ils s’étirent, s’effilochent, se défont ou s’assemblent sans jamais toutefois, ou totalement disparaître, ou n’apparaître de rien. » (p.66)

Décidément, chacune des œuvres et des phrases de Philippe Boutibonnes est une ponctuation, « qui ne vaut que par la mise en suspens de la pensée » (p.76)


Sanda Voïca

ce-qui-de-philippe-boutibonnes


Philippe Boutibonnes, 
Ce qui…, 

L’Ollave éd., 
coll. Préoccupations, 
2016, 106 p.




















[1] Dans une carte postale reçue récemment, Philippe Boutibonnes nous dit la même chose : « je fais […] le deuil de moi-même ante mortem », sans savoir que nous l’avions pensé et écrit nous-même avant !

[2] Si Philippe Boutibonnes est (son propre) objet, en même temps que sujet – il n’ignore pas les mots, il les crée, comme dans ce livre. Son livre n’est qu’un miroir, alors. Dans lequel il ne peut et il ne veut pas se regarder. Mais son propre reflet y est – visible pour certains, invisible pour d’autres.