NOTES DE LECTURE                                                                Je t’écris fenêtres ouvertes, Isabelle Alentour


PE 28 - Couverture

Paysages écrits N° 28

Octobre 2017

Parce que la vitre ne s’interpose pas, parce que l’air et la vue sont libres de circuler, on suppose – on se trompe ? – une vue panoramique, les quatre parties du livre (UNE, DEUX, SEULE, NOUS) doivent être considérées plus dans leur simultanéité que dans leur succession.

Fenêtres ouvertes sur le vide : le premier des deux textes introductifs (double incipit) semble le dire d’emblée : « […] un vide ouvrant sur/un autre vide//celui de l’absence/où il semble que tout se perd ». Le deuxième texte-incipit semble atténuer cette « perte » totale, en évoquant seulement la nuit-le-silence du « solitaire », pour lequel le temps de l’amour est révolu mais qui est tourné maintenant vers le temps du sans amour, ou de son souvenir… Peut-être le biblique « il y a un temps pour tout » : un temps pour aimer et un temps pour ne pas aimer.

Chacune des parties du recueil va nuancer et fixer la naissance, l’évolution et la fin d’un amour. UNE : l’état d’innocence, un autre nom du silence : « silence du silence », état troublé par un mot, suffisant pour que tout change : « Mais il paraît qu’un mot un simple petit mot parfois/dans le lointain peut toucher ou se faire désirer//Comme si le monde entier/ou peut-être un visage/s’y trouvait convoqué ». C’est un temps « de tous les possibles ». Combien il est dur de dire la naissance de l’amour, qui est la naissance du poème même ! Mais Isabelle Alentour réussit à trouver les bons mots : « Comment désigner cette entaille légère dans le paysage où l’on n’est rien/rien d’autre qu’attention étonnée à ce qui est en train de percer//et à quoi il est si doux/simplement//de s’abandonner ».

Avec chaque poème, la poète confirme sa force de mettre de très bons mots sur des choses très délicates : « le désordre l’amoureux », ou, dans la partie DEUX, « cet espace précis qui s’étend de tes doigts à ma peau je m’en remets au cristal que le matin recueillera dans la rosée/la plus grande lumière ». La forme, la typographie, le rythme, la longueur – le souffle des textes suivent, se moulent sur ceux des moments vécus – leur identification, mots-vie, est tellement puissante qu’elle nous contamine, nous vivons, en même temps que celui de la poète, nos propres amours. En peu de lignes tout est dit, de l’abandon dans le sentiment d’aimer jusqu’à la déclaration, ludique, « je t’aime […] avec tout ce que j’ai et ce que je n’ai pas ». Troisième partie, SEULE : après la séparation « eau dormante/eau mourante/absorbe l’or des mots/qui hier encore/nous embrasaient ». Etat hagard, de prostration, mais aussi de grande lucidité ou conscience, toujours – des instants qui traversent le corps : « rien qu’un pas//en lequel/tu te sais/je me sais//et nos pouls », car « le départ est toujours/au présent ». Le désir perdure – et la force pour le dire est toujours dans les mots, même si le mot d’ordre de l’écriture, comme de l’amour, est « Presque dire ne pas dire […] Jusqu’à fendre la houle et défaire le temps ». Mais « jamais l’écriture n’épuise/l’attente », surtout quand, de surcroît, il faudrait « faire des mots d’hier le lit des lendemains. »

La dernière partie, NOUS, la plus dense, la plus… bavarde : libération ? déferlement de mots pour remplir l’absence ? essai de compréhension par les paroles de ce qu’on avait à peine frôlé ? Dire l’état où « la joie et la douleur sont égales » nécessite plus de tâtonnements, de détours ? Le passé-le présent-le futur ne font plus qu’un. Ce magma (a)temporel est soutenu par ces poèmes plus compacts de la dernière partie du livre. Le chœur antique est là, pour chanter l’intensité, la brûlure, la lumière dans maintes nuances, voire hypostases, pour aboutir ( !) à l’ouverture complète : « On parle au présent/on écrit à l’absent//et puis//le soleil ».

Sanda Voïca

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Isabelle Alentour, 
Je t’écris fenêtres ouvertes, 

La Boucherie littéraire éd., 
coll. La feuille et le fusil, 
2017, non numéroté.