Hans Limon



Paysages écrits N° 28

Octobre 2017


BARBARYGMES

 et autres bruits de fond

(extraits)

 


Pas maintenant

 

je préfère marcher la tête en bas

à respirer tes encablures

plutôt que de pourrir loin là-bas

à détricoter mes blessures

je voudrais me damner dans tes draps

et m'enchifrener de luxure

au lieu de me bousiller les doigts

à colmater toutes mes fêlures

 

tu te souviens pas

c'était hier soir

ta robe de soie

broyait du noir

aux quatre coins

des rues sonnantes

et trébuchait

sur les damiers

d'un air de mollesse indolente

 

tu te souviens pas

mon regard vert

dans ton corps sage

plongeait pourtant

jusqu'au dernier

coucher d'étoile

jusqu'à la brisure des rivages

en porte-à-faux

à contretemps

 

et tu m'as pris et tu m'as dit

soyons modestes vivons longtemps

 

et

 

je préfère me calciner les doigts

à rapiécer tes échancrures

plutôt que de guérir pour une fois

et balayer les moisissures

je voudrais me faner dans tes bras

et m'encanailler de souillure

au lieu de me rêver propre sur moi

et tâcher d'user les raclures

 

réveille-toi

déplie tes cils

ouvre tes yeux

gonflés d'azur

aux cent plaisirs

du bel instant

sois l'ange impur

ivre de sang

sois l'embrasure

où jouit Satan

 

que l'on répète

à tous les vents

tes longs soupirs

tes égarements

que l'on égrène

les décibels

au bois dormant

que tes cris lourds

prennent d'assaut

ton ferme amant

 

et tu tremblotes et tu chuchotes

buvons la lie de nos vingt ans

 

et

 

je préfère lécher l'or de tes pas

risquer ma tête à l'aventure

plutôt que de mourir loin de toi

à dévider mes flétrissures

je voudrais me torcher d'ici-bas

courber l'échine sous la torture

au lieu d'offrir ma gueule de bois

aux capots terreux des voitures

 

et tu t'élances et tu murmures

à demi-mots dévisageants

 

je t'apprendrai je te le jure

je t'apprendrai mais pas maintenant

 


 

À l'emporte-plume

 

mon frère je t'écris ce soir à l'emporte-plume

je couche mes déboires sur du papier de brume

mon âme vois ma tête se poser sur l'enclume

saoule-moi de coups étanche ta soif d'amertume

 

les belles années tombées des mains

le goût sucré des lendemains

l'absence qui esquinte nos reins

la distance qui se fout des trains

les pleurs souillés qui ne servent à rien

ton corps gelé pâle et serein

figé pour de bon pour un bien

 

mon frère de sang

prends mon chemin

mon frère descends

et prends ma main

 

j'embrasse la paix

sur ton destin

qu'est-ce qu'on t'a fait ?

d'où est-ce qu'on vient ?

 

mon frère je t'écris ce soir sur le quai des brumes

les corbeaux des étoiles ont perdu toutes leurs plumes

mon âme vois-tu là haut ma comète qui s'allume

et fend la nue jusqu'aux cieux couverts de bitume ?

 

penché sur le vide éternel

souviens-toi la vie était belle

on manquait toujours à l'appel

on se jouait de la mort et de ses crécelles

on foutait les doigts dans le pot de miel

on partageait nos caravelles

on prenait la terre sous nos ailes

 

ton rire d'enfant

manque à ta belle

mon frère d'antan

reprends tes ailes

 

je trace tes plaies

sur nos desseins

est-ce qu'on s'y plaît ?

est-ce qu'on en revient ?

 

mon frère je t'envoie ce soir mes regrets posthumes

je couche mon front timbré sur ton dernier costume

mon âme ira bientôt partager ton écume

dans l'entresol glacé où les soucis s'enrhument

 

mon frère de rang

pardonne aux tiens

mon âme aux vents

sois doux sois mien

 

mon frère nu sous les plumes

envolé pour un rien