Hubert Le Boisselier



Paysages écrits N° 28

Octobre 2017


Dialogue

Sur le battement même de l'aile éprouvée

Tu tournes une page noircie 

Et tu ne reviendras pas

La pierre est immobile

Maintenant que tu es passé

 

« Ma poitrine est cette plaine

Où s'échouent les soupirs

Et où le granit luit sous les lames de la lune »

 

Tu parles la langue venue d'une nuit noire et d'un sommeil profond 

Ça n'est pas la rosée qui résonne dans la fracture du matin

Ni le vol lointain de la lumière

Ce sont les sanglots pris par un gel estival

Qui se brisent sous le pas de marcheurs imaginaires 

 

« Chacun de mes membres est un voyage

Porté par une matière véloce 

Et par la volonté d'un nuage enfoui

Je verrai le soleil à chaque heure du jour et de la nuit »

 

Ça n'est pas le jour qui encense les êtres éphémères 

Sous la voûte de la lumière et jusqu'à l'horizon renversé

Ce sont des voix qui font trembler l'onde de la mémoire

Et s'abandonnent savamment à l'oubli 

 

« Je suis une crypte toute entière dédiée 

Au présent des torrents que j'entends siffler

Sur le flanc de la montagne et dans l'herbe allongée sous le vent 

Des torrents lents et audacieux

Sur mon ventre et au dedans de mes cuisses 

Jusqu'au plus profond de la terre qui remplit ma bouche »

 

Tu parles une langue que je n'entends pas 

Que je ne comprendrais pas 

Tu parles à ma tempe qui bat

A partir de ton silence irrémédiable 

 

«Je suis pierre tombée 

Modelée par la terre 

Traversée par une vie sans dimension 

Écrite maintenant par d'infimes tâtonnements affamés  

Je suis terre sans commencement ni fin »

 

 

Tu retentis dans le lointain quand je m'interroge à haute voix

Ou bien quand dans le silence de l'attente de toi

Je cherche à te toucher en lançant un mot à l'aveugle

 

En explorant l'obscurité d'un geste de la main autour de moi 

Tu es cet écho enfoui qui répond à mes gestes 

Mais quand je dis les mots que nous savions ensemble 

Tout reste suspendu entre ma main et ta demeure 

 

« Mon corps s'inscrit sur les marées d'un lac lunaire 

Peau chair et sang traversent des orages infimes

Portés par une nuée compacte 

Mon corps inscrit sur la terre imite la dispersion des étoiles »

 

« D'abord raidi tout entier autour d'une sève noire

Comme une statue aux yeux levés vers le ciel

Je restai prostré, pensif comme le marbre

Puis je laissai le rêve d'un tout autre

Renouveler les formes de mes membres

Modeler la glaise qui avait fait de moi un marcheur »

 

- oh que tu restes en moi -

 

Là où se dresse ton nom

Viennent chaque jour une aurore

Un crépuscule 

Mais jamais ne participent à l'alchimie qui recompose ta présence 

Tu restes indifférent à l'épopée des jours et des nuits

Aux récits confiés par le vent à la pierre érigée là où tu te tins

Et j'accueille une ombre encore quand le feu du soir s'éteint 

Un passant dans le monde juste avant la nuit noire

Une ombre évanouie déjà quand mon étreinte veut l'approcher 

 

- oh que tu te dresses encore en moi

Quand la nuit creuse le temps que je vis -

 

 



Différence

 

je ne suis pas différent de moi même 

dans ces mots que tu lis 

 

je me présente sans le détour des mots 

dans les mots que tu lis 

dans ce qui s'entend lorsque tu reprends ton souffle 

pour revenir vers toi 

te retourner sur toi même et me connaître 

- lorsque tu respires

tu entres en moi - 

 

je ressemble à ce que je dis 

lorsque je dis de toi 

lorsque j'écris de toi 

que tu me vois quand je te regarde 

je suis pareil à moi même 

lorsque ton regard m'inscrit 

 

je ne suis plus rien d'autre que moi 

lorsque je parle de toi 

que je te regarde et que tu me vois 

lorsqu'en me regardant 

tu inscris mon histoire dans le temps que nous voyons 

 

ta voix voyante sans tourment

a vu au plus clair à travers moi 

ce que je savais mal de moi même 

ta voix sait lire sans se tarir sur chaque ligne de ma main

ta voix sait lire clairement à travers l'ombre de moi même 

- je suis pareil à moi même

dans les certitudes de ta voix 

qui a vu sans erreur à travers moi tout ce qui me ressemble -

je me ressemble dans ta voix

qui lie les lignes de nos mains

 

ta voix voyante volubile

vouée à m'aimer mieux

à me connaître mieux que moi même

ta voix m'a délivré des pleins et des déliés 

pour m'éprouver sans le voile des mots 

 




 

Équilibre

mon nom 

 

se replie autour de la partie de lui-même 

la plus frêle 

 

le voile le plus fin de l'aube où je suis né 

 

là où s'articule 

là où se décide mon équilibre 

 

dans ce mince sillon 

où je me fonde 

 

où se dérobent mes certitudes 

 

se joue ma différence 

 

mon nom se dit 

à partir du déséquilibre 

choisi 

 

du pli

 

où naît l'agencement secret de mon corps 

 

où se modèle sans répit 

son discours sibyllin 

 

avant qu'il se trouve nommé 

 

mon nom 

 

se replie sur la partie de moi même 

qui résiste au pouvoir du nom 




Mon nom

 

Mon nom doit avoir un sens

Quelque chose à voir avec la fuite

J'ai dû naître un jour d'exode

De dispersion des nuages

Un jour où le temps se hâtait

Où les corps et les âmes s'épuisaient

S'étiolaient au rythme accéléré du cœur naissant

 

Mon nom doit avoir quelque chose

Qui me dissuade de persister

Les deux talons plantés dans le sol

De résider plus d'un instant

Dans le lieu où demeure la saison

J'ai beau l'écrire avec les poings contre la table

Je passe et m'échappe

À travers le maillage des mots

Sans recevoir du nom qui m'appelle

D'indice qui me mette sur mon chemin

Sans que le nom qu'on me donne

Signifie au delà des lettres

De lettres égarées sans destinataire

 

Quelque chose avec la fuite

Je suis quelque chose dans la dispersion

Corps concentré sur sa hâte

Épuisé par les saisons muettes

Par l'exode des nuages vers l'au-delà du dire

Vers le lieu où nul chemin ne mène

Un corps emmaillé dans les lettres

D'un nom qui travaille à trouver sa demeure