Antonín Kosík



Paysages écrits N° 28

Octobre 2017


Une bonne question

Je veux vous présenter ici l'histoire de Ignacio Moreno Aranda. Cette histoire étant véridique, il est d’autant plus étrange que le principal intéressé n'en sache rien, et que seule sa bonté naturelle l’empêche de la démentir du tout au tout. Mais Ignace est ainsi fait, il préfère ne contredire personne. Et de plus il n'aurait jamais voulu gâcher son plaisir ainsi que celui de ses commensaux lors de la dégustation des grillons, côtelettes d'agneau et du très conséquent cigare. Ignacio a l'habitude de dire : « La vie, c'est comme un séjour dans la salle d'attente du dentiste ». Il sait de quoi il parle, car il va lui-même chez le dentiste un certain nombre de fois l'an et son temps d'attente dans l'antichambre est presque toujours bref. Le matin il va nager et s'entraîner, le dimanche il roule en vélo de course de la capitale jusqu’à Popocateptl, aller et retour, quel que soit le temps. Il s’en dispense seulement dans le cas où le dimanche tombe le mardi, parce que le mardi il a une autre obligation à laquelle il ne peut également déroger.

Comme il ressort de manière évidente de tout cela, le temps chez Ignacio est divisé de manière régulière en heures et jours, et tant que le mardi ne survient pas, il n'a aucunement besoin d'une montre pour savoir quand c’est le moment de manger grillons, côtelettes d'agneau, asticots, et le biftèque saignant ou à point ; de même sait-il où, quand, il doit aller nager.

Il y a de cela de nombreuses années Ignacio a été délaissé par sa fiancée aux cheveux roux, Rebecca. Pourquoi ? Tout le monde l'ignore. Nacho n’a pas supporté facilement cette séparation ; il sautait certains rendez-vous chez le dentiste, il remettait le dimanche au mardi, remplissait ses obligations du mardi de manière très approximative et au matin dormait d'un sommeil inquiet, durant lequel il revivait la plupart du temps la séparation d'avec la fiancée. Les séparations étaient d’autant plus opprimantes, que durant ses rêves Rebecca revêtait les apparences et les formes les plus disparates. Ignacio avait peur de s'endormir. La vie ne s'écoulait plus en grillons, agneau, vers, séances de natation et mardis, mais sur un mode discontinu, comme une succession de séparations interchangeables ; avec une valise, une négresse muette en maillot de bain, une bicyclette parlante et ainsi de suite. Chez Ignacio passé et futur commençaient à se confondre : s'était-il séparé de Rebecca ou devait-il encore s'en séparer ? Peut-être n'avait-il fait que rêver cette séparation ? Devait-il croire à ses souvenirs ? Ne devait-il pas encore rencontrer Rebecca à seule fin de se séparer d’elle ? Passé et futur ne sont-ils pas une même chose ? Comment est-il possible de rêver de ce qui nous attend, alors que c'est déjà arrivé ? Pourquoi vivre de souvenirs si tout peut encore advenir ? S’était-il séparé de Rebecca avant de s’être fiancé avec elle ? Pourquoi Rebecca se transformait-elle donc en valise ou girafe ? Est-ce le dimanche qui tombe le mardi, ou bien le mardi qui tombe le dimanche ? C’était un tel chevauchement de pensées dans sa tête qu’Ignacio était au bord de l'épuisement. Surtout ne pas s'endormir !

« Surtout ne pas s'endormir » se répétait Ignacio. « Je dois me reprendre. Le matin au gymnase ou à la piscine, l'après-midi agneau et grillons, et le dimanche hip hip hourra jusqu'à Popocateptl. » pensait-il en lui-même, et dans sa tête commençaient à se bousculer une valise, une girafe parlante et Rebecca. Depuis le mur de la pièce des cyclistes allant dans la direction opposée lui faisaient de grands signes. « Ignace, mon gars, reprends-toi, appuie sur la pédale » lui lançaient les cyclistes qui sur la paroi de la pièce continuaient dans la direction opposée. Se couvrant les yeux de ses mains Nacho s'enfonçait encore plus profondément dans le fauteuil. « Ignace » lançait dans sa direction un géant en chemise blanche avec une énorme fraise de dentiste à la main : « Je te fixe un rendez-vous pour le mois passé, je te plâtre ta jambe cassée. Et nous devrons forer ». Ensuite, dans l’après-midi, émergeait de l'armoire une délégation d’apprentis gymnastes qui lui cuisinaient des haricots, le tranquillisaient, et ne cessaient de répéter qu’il aurait dû aller voir un dentiste, un oculiste et un conseiller de vie saine, en insistant sur le premier élément de la liste. « Est-il possible que la conséquence précède la cause ? » demanda Ignace au dentiste, le jour suivant. « C'est possible. » répondit le dentiste. « Mais alors la conséquence prend le nom de cause. Ce qui est important, c’est la prévention. Cela faisait un moment que vous ne veniez plus ici ; si vous étiez venu de manière régulière, nous n'aurions pas eu à faire un forage aujourd’hui. Rincez-vous. » Ignacio se rinça. « Comment ça, nous n'aurions pas eu à faire un forage ? Si j'étais venu régulièrement je n’aurais pas connu la girafe parlante » pensa-t-il en son for intérieur.


 

 

La mémoire nous joue d’étranges tours

 

La mémoire nous joue des tours étranges. Que serait la vie sans la mémoire ? Quelle sorte de vie serait-ce donc ? Notre cœur tressaille quand nous nous souvenons d’un combat perdu, il y a fort longtemps, et on se réjouit à nouveau, bien que cela soit avec une certaine crainte, de la découverte de régions inconnues jusque là.

Souvent, on ne se souvient même pas de l’horaire de départ d’un train ou bien oublions-nous la date de notre propre mariage. Est-ce qu’on s’est vraiment marié ? N’était-ce pas seulement un rêve ? D’autres fois encore une voix nous martelle à l’infini dans la tête : sept-sept-zéro-vingt-deux, sept sept zéro vingt-deux, sept, sept…

Il semble ainsi que nous ne soyons pas vraiment maîtres de notre propre mémoire.

Et pourtant…

Ainsi, dans certains villages de Moravie et de Hongrie, par exemple, les jeunes hommes ont une étrange habitude.

Quand ils atteignent l’âge de se marier, ils commencent à fréquenter l’auberge où ils se saoulent généralement à mort et finissent par se battre jusqu’au sang. Le jour suivant, une fois réveillés, ils ne se souviennent plus de rien.

Le jour suivant, au moment du réveil, ils ne se souviennent plus de rien. Ils ont la tête vide, mais alors complètement vide, le nez cassé et des yeux au beurre noir. Quand ils se sont un peu remis, ils mangent un cornichon, versent de l’eau sur leurs cheveux ébouriffés, puis partent en direction de la taverne, où ils se font raconter, encore et encore, le récit de ce qui s’est passé la veille.

Ils bombent le torse avec fierté en prenant ces racontars pour leurs propres souvenirs ; la vie continue et eux continueront à se saouler et se frapper allègrement.

 

Peu de temps avant la noce le jeune morave a un riche répertoire de souvenirs et, d’une certaine manière, une idée de son avenir. Lors de son propre mariage il se saoule à mort et se rend compte le lendemain qu’il ne se souvient de rien ; mais il n’a pas le nez cassé, ni de bleus sous ses yeux tuméfiés. Il a réussi à devenir un homme. Il se verse de l’eau froide sur la tête et mange un cornichon. Ensuite il se rend à la taverne. Son regard est attiré par des jeunes aux yeux cernés de bleus et au nez cassé. Un souvenir gênant se faufile dans son esprit. Il s’assied et raconte aux plus jeunes ce qu’ils ont fait la veille.

De cette manière la vie permet de conserver, de manière naturelle, les valeurs de base, en renforçant le respect envers les vieux et les gens mariés, qu’il est nécessaire d’écouter la bouche ouverte, pour apprendre ce qui s’est passé hier, il y a un an, ou une décennie.

 

 

Traduction du tchèque : Nicolas Boldych