NOTES DE LECTURE                                                Du volcan au chaos. Journal sicilien, Edith de la Héronnière


PE 28 - Couverture

Paysages écrits N° 28

Octobre 2017

« Au lieu dit, Chaos, j’écoute la mer »

Loin des projecteurs, voici une œuvre brillant dans le secret de son feu, une œuvre murmurante et opiniâtre dont le chant discret pourtant résonne au loin, une œuvre menant une guerre secrète aux maléfices qui nous rompent les nerfs, le cœur et les vertèbres. En furetant dans une librairie du boulevard saint Germain, j’avais eu le bonheur de découvrir un des livres d’Edith de la Héronnière publié en 2007 par Isolato. Il s’agissait de Balade dans les tons voisins, un petit livre nourricier, fin et intense, léger comme un nuage. La promenade commençait dans les bois, par le merveilleux récit d’une chasse aux champignons, et se poursuivait en compagnie de Joë Bousquet, Lafcadio Hearn, Gustaw Herling ou Nicolas de Staël. Le lecteur y croisait aussi Cristina Campo, Étienne Hadju, Llewyn Powys ou Joseph Czapski, ce « troglodyte ébloui et effaré ». À partir des œuvres de Vladimir Jankélévitch et d’Andreï Tarkovski, elle proposait, « à pas de loup », une approche de la nostalgie. Il émanait de ce livre, imprimé au plomb avec le plus grand soin, une harmonie et un calme que connaissent bien certains sentiers éloignés des grandes routes. Par la suite, j’ai eu la chance de rencontrer l’auteur et, depuis, nous nous croisons de loin en loin, au marché des Blancs-Manteaux, place Saint-Sulpice ou à l’abbaye d’Ardenne en Normandie, là où se trouvent les archives d’Arturo Patten à qui ce journal sicilien est dédié. Paru en 2002 chez Pygmalion, Du Volcan au chaos vient d’être republié, sous une couverture aux couleurs éclatantes, par les soins des éditions Nous, dans la collection « Via », archipel italien au sein de la dynamique et inventive maison d’édition normande.

Journal de deux voyages. Au printemps, à l’automne. Edith de la Héronnière raconte la Sicile, sa Sicile, ses chemins de Sicile. Pour Arturo Patten, mort à Agrigente en 1999, en souvenir de lui. Le livre prend sa source à Rome, au cinéma de Campo dei fiori où, aux côtés du photographe, Edith de la Héronnière assista à la projection du film des frères Taviani, Kaos, une adaptation de cinq des Nouvelles pour une année de Pirandello. Et dès le début du livre, l’égarement, l’impossible, l’éperdu, le deuil et la découverte de « la terre de Cérès cherchant sa fille dans des hurlements d’inquiétude et de colère ». Terre de mort, terre de guerre, terre de racines tombant en poussière, terre qui semble crier noli me tangere. Mais l’impossible, l’expérience de l’Impossible, prend en Sicile un visage singulier que l’auteur arpente et décrit comme un territoire. « Quelle attention réelle portons-nous au visage ? interroge-t-elle. Nous en prenons ce qui nous attire, nous intéresse, se prête à la moquerie, à la peur ou au désir. Nous en retenons la séduction ou la répulsion. Pourtant tout reste à voir » Et pour voir, il faut se mettre en quête, ouvrir les yeux, se construire et s’inventer un regard, marcher, prendre des trains.

Le chemin de fer. Les pages qu’Edith de la Héronnière lui consacre composent une parfaite poétique ferroviaire. Sa découverte de la Sicile commence par un voyage en train, trajet initiatique et cathartique. Ceux qui aiment prendre le train comprendront immédiatement et trouveront exprimé le plus simplement et le plus justement du monde l’incomparable bonheur des longs trajets au bord d’une « chenille de métal ». « Prendre le train est une démarche esthétique de nature purificatrice », le wagon est un « espace magique » où « survient une détente profonde : l’oubli du monde ». « Le train me délivre » écrit-elle ; dans ce « hâvre immobile dans le mouvement » on passe « les meilleures heures de sa vie à lire, à écouter la rumeur sourde et parfois confidentielle des conversations, à écrire ». Ces dithyrambes au chemin de fer se poursuivent sur l’île, ils s’égrènent au cours des pages du journal. Ainsi suivons-nous l’auteur à la gare de Riposto puis à bord du Circumetna, le train désuet aux banquettes de bois ciré, une locomotive, un wagon, qui se tortille et s’enroule autour du volcan, « au milieu des orangers, des citronniers et des cactus en forme d’oreilles ».

Le train, le bus, la marche permettent de mieux voir ce pays, cet univers que l’auteur aborde à ses « risques et périls » : « il mare ! Bleue, constellée d’argent, avec ses barques colorées », « nobles pierres, murs ocres et grèges rongés par les sels marins et les siroccos, clochers érodés, façades grignotées par les vents et les tremblements de terre […], cloaque […] fange et pourriture ». Sublime et sordide terre mythique – entre Dionysios et Hadès, Charybde et Scylla. Et puis, bien sûr, les Siciliens et les Siciliennes. Ce professeur spécialiste de Manzoni qui invite l’écrivaine française dans une trattoria éclairée au néon, dans un lugubre quartier d’entrepôts. Une cantine sans menu et qui soudain délivre les mets les plus raffinés, les plus improbables, les plus délicieux. Cette poète de Caltagirone vivant « isolée sur son belvédère » avec son « imperceptible mari » professeur d’EPS et de danse du ventre. Amis d’Amelia Rosselli, ils l’accueillirent une année durant chez eux : amitié de poètes, « grains de sable coulant dans le clepsydre »… Et tous ces visages, cousins de ceux saisis par l’appareil photographique d’Arturo Patten, visages de Sicile où l’on distingue encore les « trois visages ancestraux » de l’île : le Normand, le Byzantin et le Maure. La Sicile normande, on en décèle les traces dans les palais mais aussi dans les boutiques où l’on trouve les marionnettes portant les noms de la Chanson de Roland : Ruggero, Orlando, Ganelon, Charlemagne, Bradamante. L’épopée normande survit ainsi, à travers les récits des Paladins de France, transmis de troubadours en poètes jusqu’à Giuseppe Pitré, cet instituteur du XIXe siècle qui les rassembla dans un recueil de plus de trois mille pages avec d’autres légendes et contes populaires siciliens.

Ce journal de voyage plonge son lecteur au cœur du mouvement et de l’immobilité de l’île sicilienne. Loin des évocations convenues et du « flot gélatineux » des tour operators. D’ailleurs, même à Taormina, il est possible d’éviter les « meutes tueuses ». La voyageuse nous en livre le secret : « Il suffit de prendre la tangente par une ruelle de traverse. Dire non. Rien de plus facile. Un petit pas de côté, en pensant avec tendresse à Diogène, à Côme, à Bartelby, les héros du grand refus ». Alors à vous l’émerveillement, le silence, la splendeur, la mer, les jardins, « l’Etna blanc, la couleur violente des fleurs ». Au-delà des paysages et des visages de cette Sicile si bien dépeinte, ce journal ouvre un autre espace, un espace ouvert aux fulgurances, un espace où se dévoile le sens même de la quête : « Ce que nous cherchons ardemment finit toujours à l’état de vapeur. Le but d’une quête n’est sans doute pas de trouver le trésor, mais de voir peu à peu la nécessité de la quête s’évanouir. C’est alors que survient ce que nous appelons la sagesse : un constat. Celui de la folie de cette recherche effrénée, la découverte du peu de consistance de l’objet du désir, de l’inutilité parfaite de tant d’angoisse et de tant d’agitation. » S’attacher au voyage et à l’île lointaine et trouver le détachement. Pour cela, il faut aller au bout de la quête – c’est à la fin que le voyageur découvre « le secret simple et souriant » de son périple.

François Bordes

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Edith de la Héronnière, 
Du volcan au chaos. 
Journal sicilien, 

Caen, Nous, « Via », 
2017.