Christophe Béguin



Paysages écrits N° 28

Octobre 2017


Dramma giocoso. Notes sur Philippe Boutibonnes.

 

« Le visible n'est pas une image, ne fonctionne pas comme une image. Il n'est pas ce qui est devant nous, mais ce qui nous entoure, nous précède et nous suit. Sous les yeux le visible se présente comme cette absence de bords et de cadre qui n'est ni un volume ni un simple contenant, mais une vibration, un suspens à l'intérieur duquel le temps a lieu, à des rythmes variables. Ces rythmes du temps forment (tissent) la trame de l'apparence. Le visible est l'ensemble de tous les récitatifs qui fabriquent l'apparence. »

 

Ces lignes de Jean-Christophe Bailly, qui ouvrent son texte intitulé Le visible est le caché [1], résonnent étonnamment avec l'exposition de Philippe Boutibonnes, Col tempo [2]. En en prolongeant ici le propos, j'en tirerais même cette conséquence d'apparence contradictoire, mais qui est pour moi la clef de cette exposition : le visible est l'invisible.

 

Le visible agit devant nos yeux par un effet de retrait (il devient le caché), et s'insinue alors comme cette part du vide que secrète tout espace, et à laquelle chaque individu peut se rendre disponible. En se faufilant par rythmes, par récitatifs (comme dit Bailly), en passant par des ricochets, des croisements, des répétitions entre les mailles de la forme assumée, le visible prend devant nous cette coloration intime, ou cette vibration de l'air, que l'on perçoit librement circuler entre les œuvres.

 

Cette « absence » du temps (mais en fait la captation fine, fugitive et bien réelle de sa vibration) correspond, chez Philippe Boutibonnes, et dans une démarche mesurée, toute de nécessité, à une paradoxale « représentation », comme si la non-représentation du temps était la condition sine qua non de sa représentation elle-même. Non re-présenté mais « en présence », le temps prend alors les contours de ce que j'appellerais une métaphysique sans métaphysique, expression à la Husserl si l'on veut. En détournant ici avec humour les termes de ce philosophe, cela donnerait : après une phase préliminaire d'epoché, de suspens, Philippe Boutibonnes opère une véritable réduction phénoménologique du visible, ou du temps (ce qui dans son cas revient au même), et cette opération, c'est justement, dessinée, sa peinture, ce que l'on voit, invisible, c'est son temps.

 

Si le temps, qui donne son titre à l'exposition, est donc ce qu'on ne voit pas (sauf par exception par  la reprise d'un élément de langage cité d'un tableau de Giorgione), il n'en travaille pas moins chacun des détails d'œuvres qu'on peut dire en ce sens laborieuses (labo-rieuses aussi). Cet élément normalement à grande charge (le temps) est bien là, mais seulement suggéré, cerné, chatouillé, complice ou comme contrainte implicite dans la démarche même du peintre, par son acte individuel de fabrication, par son poïein.

 

Concrètement, c'est à des relevés presque banals, ordinaires, en tracés, en dessin, à quoi on assiste, et non à une expérience esthétique qui tournerait, elle, solennellement et traditionnellement à la Représentation et à son arrière-plan historique – Peinture, Sujet, ou positionnement inverse, iconoclastie.

 

(Un Roman Opalka, dont on peut rapprocher le travail avec celui de Philippe Boutibonnes, par la méthode d'inscription (en son cas systématique et non expressive) du temps qu'il a inventé pour l'élaboration de ses tableaux, me semble cependant bien moins souple, bien plus intimidant, voire plus « terrifiant » ; un autre artiste, Al Martin, partage avec Philippe Boutibonnes l'humour et la légèreté, et s'attaque quant à lui de façon plus « traditionnelle » à la peinture, en tant que telle : il la creuse littéralement, avec méthode et fantaisie, recueille les copeaux et accepte pour vue les strates et les couches de sa peinture, et fait de cela la matière même de sa propre histoire connectée à l'Histoire et à ce qui l'entoure – juste ces deux artistes ici, en passant, comme des contrepoints qu'il faudrait travailler davantage, mais ça ne rentre pas dans le projet de ce texte).

 

Cela donne donc ces traces, ces petits traits ou points, ou groupements parfois à peine commencés, ou pas tout à fait finis, parfois au contraire allant jusqu'à la forme distincte (sphère, carré), qui sont une délicatesse, sans jamais être précieux. Qui sont des réussites aussi, souvent. La forme fragile, vibratile mais obstinée que pratique Philippe Boutibonnes délivre de l'impossibilité paniquante de tout fermer définitivement, de conclure, trop vite ou trop tard. 

 

Pointages, petits constats, maniaqueries presque, ou labeur effleuré du copiste – une agudeza un peu nihiliste, un peu farceuse. Mais rien qui tienne non plus en un récit au long cours, rien de sérieusement proustien, de sérieusement « littéraire ». Tout en science légère, en scènes légères, plutôt, tout en filigranes de matière, en suspens, en silences, en écritures, en pattes de mouche, en réécritures spinozistes, en formules élémentaires, en philosophie pratique.

 

C'est très personnel. Car avec des moyens « primaires » et « impersonnels », Philippe Boutibonnes montre, par un jeu formel minimal mais élaboré en petites stratégies, que rien n'est jamais vu, fait, pensé qu'en échappée.

 

On pourrait parler aussi de sa folie douce. J'aime particulièrement quand il utilise des papiers de pétards, ou la tarlatane, par exemple : tout un arrière plan de fête, d'extravagance, de folies, se fait jour, retenu certes dans un geste calme et limité, mais c'est cette contrariété même à la dépense illimitée possible qui me semble être une des choses les plus marquantes chez lui. C'est, pour prendre une métaphore musicale, la follia ou le fandango de Philippe Boutibonnes : toujours la même chose, avec répétitions variées qui donnent un peu le tournis, qui tendent à la transe parfois, mais qui restent dans un cadre précis et mesuré.

 

En fait, j'ai rarement vu une telle rigueur associée à autant de gaieté, tant de gai savoir associé à autant de lucidité et de précision. Le résultat d'un travail constant, libre, et d'une intranquillité fondamentale.

 

Ce qui est très beau aussi dans le travail de Philippe Boutibonnes, c'est la ligne de simplicité qu'il déploie devant nous. Il la fait passer d'une œuvre à l'autre, et il la tient de bout en bout. Elle est fragile, elle oscille, elle hésite même, on la devine pouvoir passer du tragique à la joie, du banal à la souveraineté, de la rigueur au jeu, de l'intelligence à l'« idiotie », de l'obstination à l'abandon, ou bien encore à la reprise. Cette ligne dessine (c'est ce qui se tient transparent devant nos yeux, dans une grande cohérence calme, c'est le visible), la trajectoire très précise, subtilement fuguée, variée, d'une expérience singulière, celle d'un modeste majeur.

 

Sans forfanterie donc, sans manipulation spectaculaire, sans morbidité, sans pari transcendantal. Avec des couleurs, avec du dessin aux moyens parfois rudimentaires, avec ce petit rien de séduction rieuse, avec de la compulsion aussi, de la persévérance, et au fond, surtout, avec de l'intelligence et de la sensibilité vives. 

 

Philippe Boutibonnes ne peut laisser s'installer les choses, sinon dans leur perdition ou leur dérisoire, leur effacement, qui s'équilibrent toujours et sans effort, d'une grande justesse – c'est sa seule supériorité sur le temps qui effacera tout, il le sait. Sa puissance phénoménologique (ses expériences sans préjugés) agit pour le soulager, pour insister sur la connaissance intime qu'il a de l'inflexibilité et du mouvement de tout en tout, comme anti-douleur et continuelle torture à la fois.

 

La réalisation de telle ou telle pièce, toute de redites, de conception a minima, s'est déterminée par une démarche de gestes calculés, méticuleux, accouplée à de la pensée intuitive au cœur même de l'instant fuyant. Une décision s'est faite production, de façon apparemment naturelle ; ou bien alors est-ce peut-être un hasard suivi pendant un moment (une heure, des années, peu importe, les dates indiquées nous le suggèrent), poursuivi comme un mouvement léger mais intense de survie personnelle.

 

Qu'il y ait « exposition », ici, ne change pas la nature de la vie indépendante de tout ce déroulé fragile d'instants pratiques faits « œuvres ». Preuves passagères discrètes, tout simplement, qui s'accommodent juste un laps de temps d'une ouverture, un peu obligatoire (accepter les regards, les pensées, les corps d'autrui), pour repartir ensuite, on imagine, dans des cheminements plus secrets que ne le laissent apercevoir les salles d'un musée.

 

Opéra [3] étrange, doux, attentionné, désespéré, mais joyeux aussi, posé ; le même à chaque fois, différent à chaque fois. Col Tempo : avec le temps, pas LE temps. Son compagnon de route donc, pas son investisseur ni son promoteur.

 

Dramma giocoso intime, qui propose des pièces simples et sophistiquées en même temps, juste posées ou accrochées là, sous nos yeux, à peine arrangées, distribuées devant nous comme les cartes d'un jeu qui ne donne que la preuve ténue du vivant. Philippe Boutibonnes s'arrange avec lui-même, avec son propre vivant, comme il peut. C'est sa « vérité ». C'est lumineux, c'est angoissant.

 

Cela donne des résultats peu « spectaculaires » mais redoutablement efficaces, quant à la délimitation parfaitement claire de l'espace laissé à chaque instant à chaque corps dans le vivant brut, immédiat, avant disparition. Que peut un corps ? Sentir, penser – son jouir et/ou son souffrir, fuir en étant là, c'est tout, et c'est déjà ça.

 

17 septembre 2016.








[1] « Le visible est le caché » : Jean-Christophe Bailly, Gilles Aillaud / Le Promeneur, 2009.

[2] « Col tempo » Exposition de Philippe Boutibonnes / Musée des Beaux-Arts de Caen / 13 mai – 2 octobre 2016.

























































[3] A chaque fois que je suis allé voir l'exposition de Philippe Boutibonnes (trois ou quatre fois), à chaque fois je me suis dit que j'assistais à une sorte d'opéra, avec ses tableaux, ses scènes, ses actes – du chant donc... Du drame, des récitatifs, etc... Irais-je jusqu'à dire que j'ai pensé à Don Giovanni aussi ? Sans les femmes (en apparence du moins), sans le défi fait au néant, mais avec cette oscillation dramatique joyeuse tendu vers l'inconnu...