Fabiana Bartuccelli



Paysages écrits N° 28

Octobre 2017


(Colchiques)

 

Chère Sanda,

 

Je vous écris depuis Prague, et ça fait plusieurs jours que j’attends de trouver le moment pour le faire, car j’ai pensé aussi souvent à vous, à votre dernière lettre et à tout ce que votre pensée touche en moi : une voix amie avant tout, et de la beauté, de la force, de la tendresse, le tout mélangé dans une pâte où l’ironie semble gagner sur les surfaces quand même nécessaires (?) qu’on se donne à naviguer.

Je me trouve ici depuis quelques semaines, et je pense y rester encore un peu. Je découvre la ville, son temps, ses pierres, mon étrangeté en elle. Ses mensonges qui me ressemblent quand je me regarde dans ses cristaux…

En me réveillant le matin, ce que je vois par la fenêtre, c’est un inconnu qui m’interpelle depuis le sommet de la ville. Il me demande d’aller chez lui, justifier pourquoi je me trouve ici. Mais je ne suis pas encore allée.

De la chambre à coté j’écoute tous les jours (c’était hier seulement ? je l’écoute vraiment ?) un homme qui joue du violoncelle. C’est mon hôte, et je le traverse sans savoir combien d’hommes et d’univers se trouvent en lui. Le transpercent, le dépassent, le laissent là demeurer dans mes heures pour me rappeler, peut-être, simplement que le temps n’existe pas, et que même le château que je vois là-haut n’a qu’un seul secret que j’aimerais lui arracher. Ça suffirait de fermer les yeux peut-être, oublier que chaque chose n’est pour l’homme que son fonctionnement, son don, son piège. Si je devais apprendre cela un jour, je me découvrirais aussi slave (ou sauvée ?).

Mais on ne se réveille jamais si soudainement comme quand on s’endort. (Comme si les deux choses, liées, n’appartenaient pas au même dieu).

Il y a plusieurs bureaux dans cette maison, encore plus de livres, la plupart recouverts de poussière, les pages jaunies, cette odeur se répand dans les fissures de mes souffles, dans mes intervalles douteux, où je poursuis quelque route à l’ombre de ce qui me semble mon seul vrai désir : rester à observer, jusqu’à disparaître.

L’histoire autour de moi pèse beaucoup plus que mon corps. Mais si je ressens, en marchant, de la déranger avec mes pas, elle semble se laisser faire, je réinvente ses lignes, elle devient mes rides, et nous allons.

J’ai froid parfois. Les yeux des choses ressemblent à ma solitude et je cherche en eux l’instant où s’enflamme un rire, un souvenir quelconque qui casse la blancheur et fait merveille. Je peux d’un coup être la femme que je vois sourire dans une photo accrochée au mur, ou celle que j’ai vu passer dans la rue avec une robe noire ou, encore, la femme que vous êtes, cousue pour moi dans vos mots, et continuer en moi vos désirs, peu importe si la cendre est trompeuse et cache les formes, si tout est possible et rien n’est réel.

Antonín a apporté du sud de l’Italie des sardines sous sel. Il aime les ajouter dans une simple sauce faite avec des oignons et des tomates, qui vivifie la pâleur des pâtes. Il n’aime pas, par contre, me parler de cette fameuse Charte 77 quand je lui pose des questions, en le découvrant dans une photo au mariage d’Ivan Jirous. S’il parle, c’est juste pour jouer avec le langage, déranger les choses, la pensée même. Mais il peut me dire, par exemple, qu’un tapis volant est finalement plus réel que tout ce qui nous entoure. Je le crois. J’y crois toujours, aux fables.

Et vivre me semble cet échec et mat à partir duquel commencer à jouer. Nous sommes nos rêves. (Mais avec mon corps, je les épouvante encore, les oiseaux).

Sanda, chère Sanda. Ces mots qui se destinent à vos yeux – l’abîme nuageux et fertile que j’imagine derrière votre lecture, mémoire et oubli qui font du nouveau – comme une vibration de quelque corde, parmi le bourdonnement des abeilles. Et nous y sommes.

 

Ecoutez : mon oreille est un cercle de cuivre que les mains d’un enfant font rouler. Ce que j’écoute par votre écoute est l’innocence semblable à son geste, sa légèreté.

 

Et où poser l’enchantement des images si tout est déjà au-dedans, avant la gaucherie des espoirs ?

 

On croute à l’huile sur des tableaux pour une chorégraphie de l’épaisseur des choses, et on peut larmer, sur l’ouverture sans chiffre d’un rapport. Quel qu’il soit.


Puis les bords, le limen où secrétons la colle des jours et où les jours tombent comme une robe qui prend feu. Là, nous rions.


Si le temps n’existe pas, sans m’en souvenir, j’écoute comme il s’ouvre, plutôt, dans le tout-néant de ce feu.





Prague, le 24 juillet 2017