NOTES DE LECTURE                                                                            Boire à la source / Drink from the Source, John Taylor



Paysages écrits N° 27

Juillet 2016

(« Honni soit qui symbole y voit. »)

Le poète John Taylor nous fait lire chacun de ses poèmes (en français) sur une page, et souvent, sur la page de droite ou de gauche, une aquarelle de Caroline François-Rubino l’accompagne, ou lui répond. A la fin, tous les poèmes sont réunis, dans leur variante anglaise, sur quelques pages seulement, et sans aquarelles.

Le livre est introduit par la magnifique analyse et des poèmes, et des aquarelles, et même de la traduction – dans une préface signée Sabine Huynh. Elle a bien su relever la spécificité de la démarche poétique de John Taylor dans ce recueil : « La marche et le texte se déroulent comme une promesse : celle de mots pour dire le saisissement, par la beauté inattendue de l’altérité, incarnée dans un paysage auquel l’on est attentif et l’on s’ouvre, pour le laisser nous traverser, s’installer en soi, avec ses détails, comme l’aigle, les choucas, les gentianes. Promesse de bonheur, donc. »

Et sur les aquarelles : « Transparence et luminosité des étendues de camaïeux gris bleutés de Caroline François-Rubino, grisantes car baignées d’un brouillard onirique, où font saillie roches, dolmens, monts, nuages, forêts, arbres, plumes, crêtes de vagues… » L’artiste même avait dit : « Le papier c’est comme un sol, on avance dessus et on voit apparaître son chemin. »

Notre propre lecture, après cette belle introduction, nous a fait découvrir les deux parties du recueil, « Grenats dans les graviers », écrits à Obergurgl en juillet 2004, et « Bâton de saule », à Bessans, en août 2008.

Les six, très courts, poèmes de la première partie nous ont paru, sous leur faux air de haïku, une forme voilée, métaphorique, de dire l’écriture même du poème :

« Là où s’arrête le vieux sentier, bien au-delà : une moraine à escalader, puis, soudain, ces grenats. »

Et : « Cherchant, parmi les grenats, le dodécaèdre parfait. »

Comment donc ne pas penser au nombre d’or, à la perfection que le poète, l’artiste cherche ?

Et aussi : « Lève les yeux : le sommet au-dessus de toi se déplie toujours plus haut, jusque dans les nuages et le bleu du ciel. »

Et pour finir : « Tandis que l’eau glaciaire ruisselle sur tes mains, ces grenats dans le gravier, encore et encore. »



Dans la deuxième partie, le même motif – caché et montré à la fois, dans ce (« Honni soit qui symbole y voit. »), repris de Watt, le personnage de Samuel Beckett ! – de la création peut y être décelé, malgré l’avertissement suscité. Mais cette fois-ci le cheminement, la création même suppose plus de détours, plus de temps, d’observations, de réflexions, même si les fulgurations et les images surprenantes abondent, surviennent à chaque pas : « Des gentianes d’un bleu profond au bord du chemin si haut que la végétation prenait fin et que nous entrions de plus en plus dans la pierraille. Les vitraux de Chartres. »

Les figures de style se font plus abondantes, les poèmes prennent plus leur temps pour s’imposer (au poète et au lecteur), l’accent est moins mis sur le fait de trouver vite (les grenats sont là dès le début) que sur le cheminement même, d’où le bâton de saule. Le chemin – l’écriture ! – à la fois neuf et ancien : « Chemin à nouveau visible, maintenant que le champ a été fauché. Un chemin millénaire. »

La nature, la vie, avec leurs détails existent en soi, et n’attendent pas toujours un regard ou des mots qui les décrivent – impuissants à rendre à quelqu’un d’autre leur « existence ». Si quelqu’un pouvait le faire, ce ne serait pas nous, humains, mais peut-être « Une langue de brouillard descendant du col du Mont Cenis ; et j’aimerais que cette langue parle. » Mais elle ne le fera pas.

Solitude, humilité, sentiment de l’éphémère, gagner la certitude de la perte de toute illusion : « Bois à la source au pied du rocher, en imaginant qu’elle est autre chose. Elle n’est pas autre chose. »

Sanda Voïca

John Taylor

Boire à la source / Drink from the Source

Traduction de l’anglais (Etats-Unis) de Françoise Daviet

Aquarelles de Caroline François-Rubino

Préface de Sabine Huynh

Ed. Voix d’encre, 2016, non numéroté.