NOTES DE LECTURE                                                                                Le voyage de Bougainville, Gérard Cartier



Paysages écrits N° 27

Juillet 2016

Gérard Cartier, ce continent à jamais inconnu !

ou

Le livre des autoportraits


Après la lecture et relecture des six parties de ce livre – chacune composée de douze poèmes, parties précédées et suivies d’un autre poème, et chaque poème étant formé de vingt vers (ce qui donne… 1480 vers !) – nous nous sommes demandés à quoi correspond, au fond, ce voyage ?

Le voyage de notre Bougainville, l’auteur de ce livre, qui fait référence explicite, dès le titre et dans le texte même, au célèbre navigateur français, reste un non-voyage, ou un voyage immobile, intérieur, évidemment, comme il est dit à plusieurs endroits dans le texte, mais c’est surtout un voyage impossible, voire inexistant. Le but du poète est moins de connaître le monde que de se connaître lui-même. Et ce but s’avère loin d’être atteint.

Certes, on traverse, arpente le monde et le savoir – de manière encyclopédique, voire utopique – mais au bout du compte nous n’avons appris que les « faits », voire l’histoire de toutes les connaissances. Mais qui est celui qui fait tout cela – l’homme et l’auteur de ce livre, en l’occurrence ?

C’est peut-être le moteur même du livre : se connaître soi-même par le biais de cette traversée ambitieuse de toutes les connaissances humaines – chacune des parties ayant comme titre un domaine du savoir : histoire naturelle, géographie, sciences, histoire, philosophie, littérature. Inutile de dire que cette « séparation » est purement factice ou arbitraire, car un ou plusieurs éléments censés appartenir à un domaine (chapitre) se retrouvent facilement dans un autre.

Nous assistons à une fuite plutôt : « fuir donc fuir […] et voir ce que tant de livres prétendent »…

Fuir le monde réel pour trouver plus que (le) réel ? Tout est neuf et tout est à inventer. La littérature / la poésie, c’est toujours un dépassement de la littérature, des textes précédents. Donc il faut écrire à partir d’eux et en les intégrant.

Déchiffrer l’inconnu, avec une visée – utopique ! – encyclopédique, non pas d’un « Livre universel », ni « le savoir par tous / Dans les cent langues de Wikipédia… ». Déchiffrer l’inconnu – tout l’alphabet de la création, ces passions perdues, que l’auteur embrasse, car il est peut-être le « dernier des bâtards semés sur les deux hémisphères / par les héros de La Boudeuse… ». Mais l’auteur est moins un des « bâtards » qu’un enfant, « qui vole[r] à l’aventure ». Et cette fuite pour que « mieux qu’au fond de soi trouver à se créer / Assez de ce court univers assez / De portraits au miroir et de dissections / L’esprit peut enfin pour but se donner / la vérité pratique… »

Et en quoi consisterait cette « vérité pratique » ?

Il nous a semblé, encore une fois, que le fondement de ce livre est la tentative de l’auteur de se connaître.

Le voyage est le récit de son voyage – le vrai océan et « l’océan des livres » ne font qu’un. Ecrire pour comprendre : « Quelle nécessité est là qui se dérobe ? »

Peut-être le primum movens de la vie même : « Tout parle tout signifie regarder et connaître / Ne sont qu’un mouvement traité des spectres / Et des vents ».

Après avoir « fomenté[r] pour survivre / Une fantasque compagnie      cet autre en soi / Qu’on aurait pu être… », une « naissance » nous est promise, par-delà le « fœtus desséché….. ingénieur / Ou poète […] Qui réveille dans son antre l’enfant et ourdit / Dans la douceur du corps vivant et transi ».

Qui parle, à la recherche de cet « autre en soi » ? Les roches de l’ingénieur (qu’a été aussi l’auteur) sont l’équivalent des moments de vie pétrifiés du poète. Regret et nostalgie… Faire « sien » tout : « mais rien / Qui ne reste mien ».

Humour, formules, l’esprit flottant dans tout le livre – font de cette lecture un… voyage très plaisant, sur un bateau avec un seul navigateur : Gérard Cartier, ou du moins celui qui essaie de voir, comprendre qui navigue et donc qui écrit le livre.

Alors ce qui nous a frappé ce sont les autoportraits multiples : dans presque chaque poème, après un début qui met en place – en scène un domaine du savoir, pour ne pas dire une « entrée du dictionnaire », presque « systématiquement, vers la fin, nous retrouvons autrement agencés, quelques éléments du début à travers lesquels le « portrait », transfiguré, déguisé, mais très fidèle, direct, sincère, abrupt de l’auteur apparaît.

Un des premiers autoportraits dans .Arbre.s :

« Et me voici après cinquante ans

Homme des bois à l’égal des sauvages

A couvrir de rameaux mon Monomotapa

Erables pins fayards désert si touffu qu’à peine

S’y risque l’été            où pendu dans les branches

Je vis d’oraisons comme les mouches l’ombre

Mieux pique l’esprit que la clarté »

 

Et comme ces autoportraits sont très saisissants et me paraissent la colonne vertébrale du livre, je vais en donner quelques autres exemples – occasion donc de sentir le ton, la tonalité et l’envergure de cette ancienne injonction : « Connais-toi toi-même » / Gnothi seauton, avec sa suite : « et tu connaîtras l’univers et les dieux ».

Ainsi, dans le poème .Insecta. :

« […] quant à nous     indigents

Oublieux de l’enfer comme du paradis

Un être à notre image avide et inconstant

Qui vagabonde sur les pages              ou immobile

La tête à l’envers      philosophe dans l’ombre

Sans voir venir l’hiver ».

 

Humour, esprit, retournements, allusions littéraires sont les caractéristiques de cette écriture poétique pour chacun de ces portraits de l’auteur en… poète.

Dans .Aves. (même si l’autoportrait commence avant), pour l’air faussement désabusé, la plupart du temps, de l’auteur, qui ne voit dans son « activité » qu’un simulacre :

« Mais chaque créature a sa place marquée

Au peuple du chant les vents mobiles

Et pour qui ne sait se suffire la terre inerte

Où former d’encre ou de pigments broyés

Pour exister                   de légers simulacres »

 

Bien sûr que nous le soupçonnons d’exagération, mais l’auteur dit vrai, car en effet les tentatives humaines de créer quelque chose de vrai, beau et surtout durable s’avèrent pour la plupart vaines, infondées.

Mais ce qui le contredit en même temps, c’est qu’il continue à former simulacre après simulacre, pour notre délice de lecture :

« Au jardin pas de fin      remuant dans sa tête

Les vers inachevés si mal venus ce matin

Qu’il en reste étouffé comme une femme grosse

Pestant contre l’âge qui lui vole les membres

Et le vocabulaire      à voix basse

Pour ne pas effrayer le grêle compagnon […] » (dans .N 48 °52’ – E 02 ° 04’. Coordonnées qui correspondent au Monomotapa, l’empire si cher à Gérard Cartier et qui est presque synonyme maintenant avec l’empire de son… écriture).

Le moment peut-être pour s’interroger, se demander encore une fois, pourquoi chacun des titres des poèmes est placé entre deux points. Et pas de réponse – sauf une divagation farfelue : nous sommes placés, nous existons entre deux points, entre deux tas, de mots ou de m…, comme vous voulez… Et la preuve que c’est du « rien » qu’il s’agit : le dernier poème a comme titre .    . Il est sous-intitulé Performances. Et en effet : nous sommes le rien entre deux points.

En fait, le procédé de s’autoportraitiser correspond le plus souvent à une identification avec un des personnages ou sujets dont il est question, ce qui permet de prendre ses qualités et défauts à son compte :

« Faisons-nous moine aux siècles noirs

Et polonais     un beffroi dans les étoiles

Où tracer au compas sur des planches de buis

Les corps étagés dérivant sur leurs sphères

[…]

Ces moines qui tracent d’une main maladroite

Le mouvement du monde..   aveugle

Harmonie           où nous ne sommes plus » (. .[Astronomie])

 

Nous concluons notre lecture avec ce dernier autoportrait, qui pourrait être un des credo du poète :

« Dans ma chambre je me vouais aux nombres

Des vers en secret sur des papiers chinois

Malhabiles        Terezin           autant

Que les tombes les mots sont un combat » (.1871. [Mausolée de Thiers])

 

A vous, maintenant, le voyage.

 

Sanda Voïca

Gérard Cartier, 

Le voyage de Bougainville

L’Amourier, 2015, 106 pages.