NOTES DE LECTURE                                                                                             Poetry, Valérie Canat de Chizy



Paysages écrits N° 26

Décembre 2015

Dans la présence pure

 

Le livre s’ouvre sous le signe et la mémoire du film réalisé par le sud-coréen Lee Chang-dong en 2010, Poetry, le titre s’imposant à Valérie Canat de Chizy. On dirait que la où le film finit le livre commence, en reprenant et prolongeant le souffle de poésie et de tristesse qui soutenait la création cinématographique. Le liant, l’élément de passage : un fleuve, celui du film coréen où se jettent la jeune fille et l’héroïne principale, et le Rhône, dans le livre de Valérie Canat de Chizy.

Le livre se déploie SIMULTANEMENT sur trois plans : la mort du père, la vie de la fille-poète et la poésie même. Les trois filons sont inextricables et leur force et véridicité sont si impressionnantes, que j’ai assisté, dès le début, non pas à leur déploiement mais comme à trois bras de chair qui s’entremêlaient dans une étreinte amoureuse. Trois bras puissants et tendres tressés dans un mouvement immobile : cela paraît incongru au premier abord, mais c’est ce qui s’est imposé à ma lecture. Chant qu’on entend mais qui s’invente en même temps qu’il s’écrit – sans faille.

Les souvenirs de la maladie et la mort du père, mais aussi de la vie d’avant, avec lui – à tous les âges se décantent d’une manière significative, tous les moments du passé continuent à exister, se prolongent dans le présent, le nourrissent et l’influencent : la vie de la poète comprendra (contiendra) à jamais celui du père et le contraire, la vie du père contiendra à jamais – dans l’avenir même ! – celle de l’auteur. Ceci est rendu possible par le langage : « Le langage, la communication, sont une donne de notre société. Redevenir petit à l’abri de son cocon de lumière ». (p.9)

Le livre sonde sans cesse un mystère : « Il est un mystère, celui de la vie et de l’écriture. Insondable mystère de l’arrière-plan des mots, quand la vie semble s’éteindre, face au trop-plein de lumière et d’agitation ». (p.9)

Malgré la vie sociale en apparence « normale » – école, famille, etc. – la poète a toujours été en retrait, mais non sans bonnes conséquences : « […] cette forme de retrait qui me caractérisait m’empêchait […] de franchir un seuil. J’approfondissais, avec les mots, le champ de mon univers. J’accouchais, véritablement, de moi, à chaque fois. » (p.10)

Cela, car « Les mots déjà étaient porteurs de volupté, ils étaient des pépites semés sur mon chemin. Ils traçaient une voie. C’était tangible. Pourtant, il fallait composer avec le monde environnant. » (p.11)

Il y avait les mots de la lecture et de nombreux murs. Mais l’écriture fut : «  L’écriture m’a construite. En elle, j’ai trouvé un pilier, une structure sur laquelle m’appuyer. Elle a été mon tremplin, l’univers autour duquel s’est échafaudée ma vie. Un rempart contre le vide. » (p.12) Même si « Nul ne sait où mène le poème. Nul ne sait où mène l’art. Ouverture. Fermeture. » (p.14) Et surtout : « La poésie est une amie compréhensive. » (p.14)

Même si ce n’est pas chose facile, car « la mort, cette compagne, revient bercer les heures […], chaque pas comme une blessure vers l’abîme » et « Dans les couloirs, la lumière est insupportable, l’ombre se projette sur les murs ; […] Dans le corps il y a de grands courants d’air. […] Alors il fallait colmater les brèches, se cacher. » (p. 5) Les difficultés de la vie augmentées aussi parce que « La petite fille à laquelle l’on s’adressait était une petite fille sourde. » (p.17)

Le rêve de Mallarmé, celui que le monde aboutisse à un beau livre, semble en partie réalisé, car le livre de Valérie Canat de Chizy (où la ville, ses lieux et son fleuve, prennent une grande place) nous dit que LA / SA VILLE – MONDE est arrivée : « Le monde est une sphère sur laquelle se déroulent des phrases infinies, des lettres manuscrites, des fragments de feuilles décollées. Nous marchons dans la rue, les mots sont inscrits sur la surface de l’air. Ils ondulent, flottent en apesanteur. Notre univers n’a rien de tangible, seuls les murs tiennent debout. Alors nous lisons, nous bâtissons des maisons avec ce que nous avons lu, avec les phrases qui nous ont traversés. » (p .21)

Et le père dans tout cela ? « Mais tu apportais une légitimité à mon combat, parce que tu me comprenais à demi mots » (p.65)

Beaucoup des nuances de l’évolution de sa disparition, de ses échos dans son être-âme, sont notées avec prégnance, nous assistons souvent à l’envol métaphorique des phrases, juxtaposées aux détails de la réalité immédiate ou lointaine. Césures dans la temporalité, ce qui ne donne pas forcément des flash-back ou qui nous éviterait la ligne chronologie, mais charge chaque moment à un point souvent insupportable : le texte et la lecture deviennent si lourds – non pas dans le sens de lourdeur, mais de plénitude de sens, jusqu’au tragique qui pourrait nous faire pleurer. Et nous avons pleuré. Mais les phrases et l’émotion dans le livre sont maîtrisés, et le bonheur est là : « Son cercueil était couvert de roses rouges lorsque nous sommes partis. Il faisait si beau, les cyprès se découpaient dans le ciel, c’était une journée sereine, lumineuse. J’étais heureuse de le savoir là. » (p.26)

Mais la poésie est le double ou bien c’est la face écrite de ce bonheur. Elle n’est pas toujours présente, car « Il lui faut une petite porte par où elle puisse se faufiler, subrepticement, et se laisser grandir. Alors vient le moment de plénitude quand la voix intérieure s’élève et résonne. C’est peut-être cela, la poésie, cette voix intérieure qui prend forme, épouse les contours de l’écriture, se laisse exister. » (p.28)

Poetry est un livre où la voix intérieure de Valérie Canat de Chizy se laisse exister pleinement, du début à la fin. Même si le « sujet » n’est pas toujours « facile » : « Je parle de ce qui n’est plus, comme un désarroi trop grand, ce qui heurte le corps ; la plaie est réceptacle de toute l’embarcation, dans mon flanc fourmille des mots ininterrompus. » (p.29)

Les facettes de ce monde-livre sont multiples : c’est tantôt une lettre adressée au père (« C’est comme une lettre que je t’écris. » ; p.32), tantôt un journal, des jours et des rêves où le père apparaît, tantôt un envol dans l’instant : «  Te retrouver, c’est juste m’ouvrir à ce perceptible dans la diagonale de l’instant, présence pure dont je m’imprègne, au travers d’un rayon de soleil, quand le rouge des feuilles  d’automne parle un langage secret, quand je retourne dans ton quartier pour la première fois depuis des mois, et que l’air transparent porte des parcelles de toi ; […] » (p.41)

La mort du père est une nouvelle naissance – à la fois pour le père et pour la fille, mais aussi (plutôt !) l’occasion sans fin d’une confirmation : « […] je ne pouvais pas m’éloigner de la poésie, et de la solitude qui lui est associée. La poésie est devenue une voie dont il ne me paraît plus possible de m’écarter ; un état d’esprit qui me fait agencer mon quotidien d’une manière toute particulière, je respire, je mange, j’agis en fonction d’elle, ou plutôt de son énergie […] » (p.44)

Livre ars poetica du début à la fin, où le père aura toujours la place, car la poète est arrivée à cet état où « Je m’abandonne au flux de l’intérieur, je capte des mouvements dans les profondeurs de l’eau, chuchotis de poissons, sans une ride, je capte le battement de cœur du vivant, même mort. » (p.77)

Le fleuve comme poésie, et comme écriture, son écoute même.

Et dans cet état, aussi, « je ne cherche plus à te toucher, tout est consistance. » (p.91)

Et cela n’empêche qu’une image du père « me taille la chair comme une pierre trop blanche » (p. 92), dans ce mélange inextricable d’amour et peine – et qui pourrait très bien caractériser aussi les trois bras vigoureux et tendres, tressés dans un mouvement comme celui de l’eau d’un fleuve, fleuve réel ou d’air ( !), qui coule et où la poète se retrouve allongée : « Je suis allongée et mes cheveux sont des algues, le mouvement de l’eau les fait onduler » (p.54 ).

La poète est une nouvelle Ophélia, où l’amoureux est le père, voire la poésie, car c’est une Ophélie plus proche de celle du poème de Rimbaud que de celle de Shakespeare, je veux dire par cela que le livre de Valérie Canat de Chizy nous a paru la poésie même (comme chaque poème de Rimbaud est la poésie même) : « - Un chant mystérieux tombé[e] des astres d'or ».

Sanda Voïca


Valérie Canat de Chizy
Poetry

Jacques André éditeur, collection In Arcadia, 
2015, 94 pages.