NOTES DE LECTURE                                                                                     Trash Fragilité, Murielle Compère-Demarcy



Paysages écrits N° 26

Décembre 2015

Dans le flux fragile de MCD

Ou la fragilité faite bouclier

 

Chacun des poèmes de ce recueil est comme un départ en croisade, comme une attaque contre le monde et ses mots déjà connus – si connus, qu’ils frôlent l’ennui. Alors la poète attaque doublement : ce qui l’entoure, ce qui traverse, ce qui vise – le but même, de son incursion réelle et de son écriture viserait un « échec », disons, non pas dans un sens de non-réussite, mais d’une insatisfaction permanente de l’auteur.

Autrement dit : Murielle Compère-Demarcy veut dans la même mesure écrire et ne pas écrire, voir le monde et ne pas le voir, le conquérir et se laisser conquérir – ou bandonner.

D’où l’impression d’un punching ball permanent dans ce recueil. Non sans délices, car ces coups violents contre le monde et retournés contre soi-même se font avec les gants des mots, des vers – leur velours est là – même si des piques peuvent être ressenties par moments – mais des piques en caoutchouc, disons.

Une poésie, donc, de la révolte et de l’innovation : la fragilité se fait dure (bouclier) et la dureté est molle, fluide – et nous tombons dans ce flux de parole oubliant et se rappelant à chaque pas que l’esprit guerrier a finalement renouvelé le monde :

« Défait de ces caillots de tourbière

Où la lumière / explose

Obstrué par un soleil Sali

Par tant de haines /

Guerrières » (p.29)

Un désir de pureté – puéril, mais saint, presque sacré : ce nettoyage général du monde viserait une transformation – le «transhumaner» (trasumanar)  de Dante, outrepasser l’humain par les mots ? – radicale, un embrasement presque, individuel et universel :

« Dans les artères de la nuit coule /

le sang des drames du silence

& mon sang coule

Dans ces rus sous l’épiderme

à vif / des ruelles

jusqu’à l’absence du poème où

mon cerveau phosphore & source

roule /

délesté de bruit grégaire

des foules –

matadors » (p.29)

La pureté du quotidien est fausse, une vraie prison – voir le titre « Quotidien pur à perpète… » ; La fête de fin de l’an peut être (devenir) l’équivalent d’une apocalypse.

«Evacuer /

Faudrait recycler

jusqu’à la moelle décortiquer /

les morts

 

Amour jetable / la nuit

jette encore

son dioxyde » (p.19)

Besoin et envie de crier – salutaires, quand le silence n’est pas celui créateur, originel, mais un de la souffrance, de la honte, des maux-de-tête, de la déroute, de la détresse, de l’engluement, de l’absence.

Et quelle absence peut-être plus grande et douloureuse que celle du poème ? Le monde transparent, vide, mort – dans le noir. Le punching ball contre soi-même d’abord – et pas loin de ce jouet (du sort ?) qui, malgré les impulsions ou les coups-pressions, reste toujours debout :

« Tu dégaines / je tombe

Qui se relève ?

- Je suis encore vivante ! » (.11)

Le sous-titre du livre – faux soleils & drones d’existence – ne fait que renforcer cette impression de lecture : la poète qui veut renouveler le monde, annihiler les faux soleils, et le retrouver, partir à la recherche d’un monde nouveau à l’aide des drones, qui ne peuvent pas être autres que ses propres poèmes, le mal est broyé à l’aide des mots-marteaux :

«Cristallisent

 tes pensées

en déroute

vers ce foutu temps

qui gueule /

comme un chien que l’on va

carcasse traînée

souffre-douleur

 / bientôt broyer » (p15)

Furie, violence, colère, mécontentements – tous proches du désir sexuel, leur acmé même, qui sont augmentés aussi par l’écriture. Pensées et mots s’équivalent, le jeu n’est pas loin – et l’inspiration – sa proche voisine (mitoyenne !) :

« Rien à

faire

9 fois comme les Neuf

Muses

- un 9 dix fois plus –

dès qu’on s’affaire / dès qu’on s’aMUSE

à vouloir couper

ma tête-à-poèmes » (p. 22)

  


Poèmes denses, malgré leur aération formelle, et qui grouillent de pensées / sens / images. Nous ne ferons pas ici leur analyse exhaustive – mais leur richesse est impressionnante. La réflexion, la dérision, l’humour, mais le sentiment du désespoir, de scepticisme, voire d’inutilité ou de vanité sont aussi là :

« La lucidité du soir

Eclaire

cette route incertaine » (p.33)

La vie rêvée et donc réelle de Murielle Compère-Demarcy est (dans) ses propres livres. Et celui-ci en est la preuve, car

« J’ai la tête ailleurs

j’ai la tête Ailleurs

Ma tête-à

- poèmes repousse /

Comme l’Hydre de Lerne

rien à faire / » (p.22)

avec la différence que le lecteur n’est pas toujours repoussé par ses poèmes, au contraire.

Tout est brassé : solitude, exhibitionnisme, amour, secrets, peine, fatigue, tout en développant, donc ce qui est dit par elle-même : « chaque grain / transformé des songes – «  (p. 37)

Pourvu que, paraphrasant ses propres vers, son corps ne s’écrase pas sur un rêve cautérisant.

Ecriture de l’urgence aussi :

« Compte-à-rebours où cuire

à vapeur d’orage un langage

où s’échapper /

où se réchauffer » (p.41)

Déception et salut, pour arriver à «l’éclosion de l’hiver » (pureté, encore ?), ou bien « On est / LA neige »(p.47) Le mal renversé jusqu’à « Ta vie ta vie d’ange » (p. 49) mais toujours

 « du sang aux ossuaires

 / Mange tes travers

 

Ronge ton sang d’encre » (p.50)

Finalement,

« Cette façon de se créer la nuit

en plein jour

donne à voir

des repères en images de fuite /

absents des répertoires » (p.57)

Et peut-être cette poésie est-elle si nouvelle parce que la révolte de la poète est foncière :

« L’anarchie

Pond son œuf / dans la toile

tentaculaire / comme en maître

absolu / tête passeuse

des meilleures meurtres

 / cellulaires. » (p.52)

Le poète : à la fois coupable de violence et qui sauve le monde de la violence (ceci est dit dans la lumière des thèses de René Girard, sur le bouc émissaire qui devint dieu).

Méchante et bonne la parole de Murielle Compère-Demarcy, le flux fragile de son livre nous attendra toujours.

Sanda Voïca


Murielle Compère-Demarcy
Trash Fragilité 

Ed. Le Citron Gare, 
2015, 94 pages 

Illustrations de 
Didier Mélique