NOTES DE LECTURE                                                                                     La Peau du chaos, Frédéric Fenollabbate



Paysages écrits N° 26

Décembre 2015

Dans cette cinquième publication, automne 2015, du Réseau Tu dois, maison d’éditions créée en 2012, Frédéric Fenollabbate nous fait part de son univers graphique et de mots : intense, noir (et en noir et blanc !), où l’homme – on pourrait dire l’Homme – et son histoire toujours tragique prennent place et s’expriment, à travers les mots, dans les premières pages, et seulement par le biais des images dans les suivantes.

De quelle peau, de quel chaos est-il question ? Chacun les siens – pas plus loin d’Adonis et d’Adel Abdessemed, qui dans un livre récent de Correspondances ont, eux aussi, saisi une telle peau, faite de mots et images. Mais ils étaient deux : Frédéric Fenollabbate est seul à s’y « attaquer », et le mot se veut dans un sens propre même, car très vaillante cette incursion visuelle et à travers les mots dans l’inconnu qui lui… colle à la peau, et duquel il se défait par le biais de ce livre.



            Les phrases, dans leurs variations et jeux typographiques, sont censées nous faire entrer dans le chaos, qui a la peau dure – et dont le livre veut vaincre la résistance : « Le cerveau est un chaos inconscient qui pense le chaos du monde. » Surtout : « Le chaos est lumière, des rayons sont suspendus et ondulent, la qualité vibratoire de la matière vient de cette ondulation permanente des rayons du chaos. […] Origine et essence du vide au vide, le chaos se déploie sans compter, il n’est qu’un, son double est lui-même ».

            Cet ouvrage se veut une re-pensée de l’être et de sa position dans le monde : « Pour nous, qui sommes face à cette puissance ironique et rejetés par elle, il n’y a qu’une couche d’une extrême finesse qui la recouvre : la peau du chaos, où des représentations de formes et de discours s’inscrivent, qui permet à notre cerveau de caler sa propre vision ».

            Et c’est exactement ce que Frédéric Fenollabbate réussit admirablement : nous faire part de sa vision (du monde) :



Une histoire de vie et de mort, de recherche d’origines, de résistance, encore une fois, de vaincre ou de restituer un spectre : peut-être celui de soi-même.

Que ce soit par le biais des mots ou des dessins, il ne s’agit que d’un jeu – infini – et surtout qui est le résultat d’un « langage du corps à corps ».

Ce qui fait de chaque page un « bloc de durée », comme c’est dit dès le début du livre : « Bloc de durée : mesurer le temps avec des blocs de durée. » Et aussi : « Bloc de durée sourd / Bloc de durée silencieux / Bloc de durée autiste // Des blocs de durée qui n’auraient jamais entendu le son du temps. »

Livre synesthésique, livre-vertige, qui requiert les qualités du chaos « dénoncé », non comme un défaut- mais comme qualité suprême : dépasser la peau du chaos en devenant, au moins le temps de la création du livre – le chaos même !

Sanda Voïca


Frédéric Fenollabbate
La Peau du chaos 

Editions Réseau Tu Dois, 
2015, non paginé