NOTES DE LECTURE                                                                                     Le Cahier, Le chant sémantique, Eric Dubois



Paysages écrits N° 26

Décembre 2015

L’empereur de son être

Le choix des poèmes, c’est écrit au début, a été fait par Nicole Barrière et approuvé par Eric Dubois.

Les poèmes sont répartis dans six parties : Ecriture, Enfance, Le langage du temps / La parole du monde, Epsilon, A la charnière du provisoire et Mise en abyme. Même si tous ces chapitres peuvent orienter et donner du sens à certains poèmes, j’ai trouvé, après ma lecture, que cette séparation n’était pas obligatoire, chacun des poèmes apparaissant dans un chapitre ayant pu apparaître dans un autre.

Et la lecture m’a révélé un empereur, un empereur de son être et de sa propre personne, dans le sens d’un conquérant de chaque parcelle de sa peau, de chacun de ses neurones, de chaque pensée, de la moindre sensation, de chaque rêve.

Le poète n’a de cesse de s’emparer, par les mots, notations et annotations dans son Cahier, devenu livre, du moindre souvenir, de chaque bribe de sentiment, encore vivant ou mort.

Essai permanent de se définir :

« sais-tu ce que tu es

ce que tu consens à être

 

parfois des odeurs

emplissent tes poumons

de rêves moisis et abîmés

 

tu penses à la rue du Canal

au Canal à la Triumph bleue de ton oncle

à ton père qui rentre

tabac brun froid et peinture à l’essence

 

essence de toi-même […] » (Mémoire profane, p.40)

 

Les lieux, les personnes plus ou moins proches, les déceptions et chagrins, mais aussi les joies : rien n’échappe et rien n’est laissé de côté : chaque poème est une victoire, l’empire s’agrandit avec chaque vers. Aucune intention d’abandonner cette conquête de son être et surtout de découvrir ce que c’est cet qu’« être », en l’écrivant :

« J’ai oublié mon enfance

Allée de la voûte

 

Je l’ai perdue

sous les arbres centenaires

 

Mon enfance des souris et des surmulots

entre le canal et le viaduc

 

Dans les jardins disparus

une certaine joie légitime

 

J’y ai laissé quelques traces de pas

un peu de bonheur insigne » (Allée de la voûte, p.42)

Joie et bonheur dont le lecteur est contaminé, car on ne peut pas rester insensible au « langage du temps et à la parole du monde ». Cela malgré les hésitations ou le vacillement du poète, les mots sont plus sûrs que lui :

« La lune a ses phases

l’être ses périodes

Il faut construire sa vie

Sur des voies rectilignes

 

des jours harmonieux

des nuits solaires

dont la transmission

est signe d’espérance » (Printemps, p.51)

On assiste, simultanément, à une étendue sans fin, à un déploiement sans cesse de sa pensée et de sa poésie, plus ou moins confondues, et à une cristallisation de son être intime et poétique. Ce qui risque de rendre ce recueil trouble mais aussi troublant : prend-on assez le temps de s’interroger sur nous-même, comme le fait Eric Dubois, trop obnubilés par une autre obsession, celle de bien regarder le monde ? Bien sûr que l’un sans l’autre n’existe pas, mais Eric Dubois évite l’écueil de l’aveuglement, car sa grande lucidité donne du poids à ses poèmes :

« Creuse les sillons et les blessures

à l’amont de ton sang

en aval de ton esprit

 

Trace les cicatrices du temps

des racines et terreau

monte l’âme le long de l’arbre du souffle

 

dans l’escalier des vents » (Sillons, p.53)

L’empire des sens des poèmes d’Eric Dubois ne cesse pas de s’agrandir, leur virulence reste à découvrir, et l’empereur-poète est toujours prêt à « assembler à nouveau ses forces pour / repartir, recommence       recommence / recommence                recommence             et tout est / encore léger          léger        léger        faire / un bilan          léger , léger » (Fin d’été, p.55)

Conquis donc par la légèreté et le poids de la poésie d’Eric Dubois, « là où les pensées avancent / comme des éléphants mélancoliques » (Avril, p.65) et où « […] midi sonnera / ce sera l’heure d’accorder les antagonismes / résonneront les cœurs // Alors il sera permis l’impossible. » (Souvenirs, p.67) Et surtout amour et sensualité à la clé, moins dans le sujet déclaré, évident dans certains poèmes que dans la sensualité même des vers, même si la langueur, dans le sens de mélancolie et même d’une certaine faiblesse n’est jamais loin :

« Comment dire aujourd’hui dans la langue du passé

et accueillir dans ses bras tous les débats

entre ses mains la présence amie

partie sans un mot

libre et plus forte désormais ?

nous laissant seuls

avec des souvenirs

qui disparaîtront

derrière l’écran des mots » (Présence – En souvenir de Martine Kerdilès, p. 153)

L’oubli et l’anonymat – in/évoqués par Eric Dubois ne seront pas pour bientôt, car le poète est toujours décidé à « étonner le monde » :

« Ecris dans l’être : plonge !

Plonge dans l’être : écris ! «  (Géomètres du monde, p.157)

Sanda Voïca


Eric Dubois, 
Le Cahier, 
Le chant sémantique 
Choix de textes 2004-2009 

Coll. Accent tonique… Poésie 
Editions L’Harmattan, 
2015, 176 pages