NOTES DE LECTURE                                                                                     Compte de femmes, Corinne Le Lepvrier




Paysages écrits N° 26

Décembre 2015

Pourquoi les femmes ?

 

Un vrai roman dans sept pages poétiques : l’exploit de Corinne Le Lepvrier est de taille, car chacune des femmes évoquées renvoie à chacune des femmes possibles – connues par le lecteur – et donc chaque fragment gonfle, gonfle dans notre tête et devient le chapitre d’un très grand livre. A écrire ? Non : l’esprit poétique de l’auteur est archi suffisant pour qu’on voie et vive avec la mère, la sœur, la grand-mère maternelle, l’arrière-grand-mère, l’amie, la possible bien-aimée, sa première fille, sa deuxième fille, « l’inconnue déjà là » (= la Mort ?), mais aussi « cette femme d’une contrée plus chaude et ventée / qui massant remuant son corps (à ce moment-là tari diminué) / troublant sa gorge voix parole (à ce moment-là envahie augmentée) rappela sa mère-silhouette sans cheveux front si dégagé menton avancé sans dire / cela se voyant se pleurant / et la douleur d’être l’enfant encore (dans un désert) ».

Sans passer sous silence « l’une (probablement un animal) / [qui] porta le musculeux et rusé projet de l’aimer rapidement toutes à la / fois l’aimer confusément telle fille-amante-mère de la sorte / qu’elle sustenta comme si de rien caressa / avant que de disparaitre entièrement ce qu’elle n’oublia pas ».

Et surtout celle-ci – la poète même, autoportrait possible, à nos yeux : « Celle une et pas seule qui tout le jour tout le temps marchait d’un pas grand et lent devant l’attente d’un homme à venir et parlait aux pierres tout le long / convoqua dans le secret des anges à toute fin d’enclore sa peur protéger ses enfants sa demeure des ombres capables de l’autre côté noirceurs / et sauva ainsi (il se peut) sa vie au bord de sa route alors encombrée mais pas seulement. »

La poète sauve sa vie par le fait de l’écrire, la mettre en mots si succincts et justes. La conter – et tout va bien, pour elle et pour les lecteurs, car le plaisir d’écouter et lire ces contes super-brefs s’empare de nous.

Même si la poète n’est pas la seule à dire « la contrariété la contradiction d’être et des choses », car d’autres femmes ont su et savent être « conte ». Se transformer en conte, quoi de plus exquis pour un écrivain !

Et Corinne Le Lepvrier le réussit, à travers ces quelques pages denses, où l’énumération des femmes qui ont compté pour elle se transforme – tout compte fait, en conte ! Histoire magique des femmes, mais surtout « des existences des piétinements des silences qu’elles firent revenir de leurs mains alternées sensiblement pareillement gorgées à rejouer les choses du monde ».

Pourquoi les femmes ? Peut-être aussi parce que la poète, à travers toutes celles évoquées, «[…] s’entrevit nombreuse ». Une façon particulière aussi de s’adresser « à l’enfant la fillette debout qu’elle fut petites joues petite moue devant ses premières marches ses âges ».

Et ce « Compte de femmes » s’avère finalement un avancement « un peu plus en avant vers le jour suivant (maintenant coïncidant tout autant hier qu’après-demain) ».

Surtout qu’il s’agit « d’Un jour suivant n’appartenant à aucune saison / ayant pris connaissance de nouveau connu que les premières-dernières fois-choses sont toutes ainsi comme papillons-manifestations ».

Tout en étant elle-même et toutes les autres femmes, la poète se voit quand même tendre vers une nouvelle femme ou une nouvelle naissance : « Et s’attendait une escale sa terre de suivre continuer / celle qui profiterait-grandirait de ses bras levés au ciel levés de soleil/ dans toute leur longueur-horizon/ et l’allongerait l’étirerait vers une nouvelle seconde femme ».

Sanda Voïca


Corinne Le Lepvrier
Compte de femmes

Collection « Textes nus », Editions Approches, 
2014, 10 pages.