NOTES DE LECTURE                                                                                     S’il existe des fleurs, Cécile Guivarch



Paysages écrits N° 26

Décembre 2015

Une poésie de la porosité

Jamais un livre plus discret et plus désemparant. Désarmant de simplicité et affolant d’intensité. Ce n’est pas pour rien que l’exergue est une citation de Paul Celan : « Fleur – un mot d’aveugle / Ton œil et mon œil : / ils s’inquiètent de l’eau. »

Les frontières entre le jour et la nuit sont éloignées jusqu’à leur abolition : « quelque part le soleil se lève / ailleurs c’est la lune / ou rien / les cratères ». Le rien devient la preuve de l’existence.

L’indifférence – du jour – frôle la compassion pour les morts. Et les morts « n’en finissent pas de finir » : ce qui devait être un arrêt, une limite – la vie s’est arrêtée – n’est qu’un prolongement sans fin de la vie même. Nos repères sont ébranlés : « des hommes […] restent chauds / après leur dernier souffle ». L’angoisse naît de l’énonciation neutre : « depuis les collines apparaît le soleil / des soldats dévalent les collines / s’inquiètent soudain du silence des oiseaux ».

Les morts « n’habitent que leurs corps » : belle définition de la disparition !

Pas de panique quand même. Une acceptation, on dirait, de l’inacceptable, car cela doit être dans l’ordre des choses : fleurir les tombes avec les fleurs qui ont crié sous les corps tombés…

Dignement, les soldats ont péri sur les champs, mais les pleurer revient aux autres : fleurs ou humains. Et leur discrétion, celle de leur souffrance, anonyme – reste à découvrir et couvrir des fleurs, les fleurs d’aujourd’hui, d’une autre fois, du futur, autres fleurs que celles témoins de leur mort  : « ensevelis par les fleurs / les mauvaises herbes / tout ce qui les entoure / vestiges qu’ils taisent / leur désastre offert au vent ».

Impuissants devant leur chute, car comment « leur interdire de tomber / qu’ils soient droits comme les arbres / immobiles / vers le ciel ».

Le paysage même disparaît dans cette tragédie universelle : « le paysage transforme ce fouillis / sans que rien ne reprenne sa place » – le vide ou le rien s’emparent du monde.

Si le ciel sera leur toit, la terre sera leur (dernière) femme : « la terre prend un visage de femme / les cheveux emmêlés de brindilles ».

La frontière ou la différence entre un paysage réel et peint est abolie. La frontière entre végétal et humain est abolie. La frontière entre temps et espace – de même: « le temps s’égrène / s’emplit d’eau de soleil et de boue ». Ou entre le haut et le bas : « au sol des ailes se cassent / s’écrasent ». Entre cris et paroles. Entre l’eau claire et le torrent salé, rouge de sang. Entre ce monde et l’autre côté du monde. Entre le présent et le passé, voire le futur, le même cœur bat : « entendent leurs palpitations / ils ont des choses à souffler / l’histoire continue de battre ».

Non pas une confusion, malgré les mots de la poète, mais une porosité, la possibilité de passer d’un à l’autre, d’un règne à l’autre, d’un état à l’autre : « leur ombre se détache / crée la confusion / du comment / du pourquoi / […] »

Ce qui (nous) reste à faire quand « la terre prend quelque chose / que nous cherchons encore » ? « la remuer pour remonter le meilleur ».

La frontière mort vie abolie aussi : « le ciel tombe sur la tête / autour des arbres perdent leurs fruits / couché d’eux-mêmes sur la terre / se relèvent vivants parmi des débris de ciels ».

Cette porosité, annihilation des limites dans le réel, nous conduit finalement « au milieu de nulle part », là où « deux enfants l’un près de l’autre / conservent sous leurs ongles / les graines de la terre. ».

Sanda Voïca


Cécile Guivarch
S’il existe des fleurs

Editions L’arbre à paroles, 2015, 110 pages.