NOTES DE LECTURE                                                                                     S’il existe des fleurs, Cécile Guivarch



Paysages écrits N° 26

Décembre 2015

Cécile Guivarch depuis quelques années interroge la mémoire et tisse de façon habile des liens entre des générations : dans « Le cri des mères », elle comparait déjà les conditions de vie et de naissance d’une petite Zélie d’aujourd’hui avec celles d’une Zélie d’il y a deux cent ans, dont la mère, paysanne vivant comme une bête de somme, était morte en couches. Ici, des enfants jouent dans le sable et grattent la terre, sans trop savoir que celle-ci a pu servir de tombeau à des soldats engloutis, en ces époques, pas si lointaines, où les femmes mouraient d’enfanter des hommes, qui plus tard, serviraient de chair à canon…

S’il existe des fleurs, ce sont donc bien celles qui poussent parfois sur les champs de bataille ou que l’on peut déposer sur les tombes des soldats lorsqu’ils n’ont pas entièrement disparu :

« s’il existe des fleurs

  qui se donnent au jour

  crient sous le poids des soldats

  devrions nous mourir le soir

  ou bien fleurir des tombes ».

Pas de souffle épique ici, mais le sens du détail et des mots simples pour habiller ces morts sans voix, anonymes et maladroits qui

« ( .. ) n’en finissent jamais de mourir

  s’ébrouent et délavent le paysage

  en terminent même avec leur ombre

  quand ils tombent ».

L’auteur joue sur l’opposition entre la masculinité verticale et la terre féminine, car ces soldats qui tentent de se dresser, de se mettre en mouvement vers le ciel, les collines : c’est la terre, la boue, les ruisseaux qui les guettent, ils sont morts d’avance et ne peuvent trouver d’autre abri que les profondeurs maternelles de la terre :

« la terre prend un visage de femme

  les cheveux emmêlés de brindilles

  mais dans le dos une cicatrice ouverte ».

 

Cécile Guivarch pratique un art de la distorsion : elle met sous nos yeux l’écart entre nos vies assez confortables avec la violence sans nom que subirent ceux qui nous ont précédé, ou que peuvent subir encore ici ou ailleurs ceux qui :

« n’ont de toit que le ciel

  n’habitent que leur corps

  n’ont que leur os à plier

  n’en finissent pas de finir »

Elle nous fait voir qu’un champ de coquelicots n’est pas le même selon qu’on l’admire tranquillement dans un musée sur un tableau de Monet ou bien que l’on s’y trouve soi-même allongé, agonisant lentement comme un « dormeur du val ».

Les mots se tiennent ici bien serrés sur le vide de la page comme ces soldats qui

«  (…) s’entassent les uns sur les autres

    se poussent toujours plus dans les profondeurs »

Cette distorsion s’applique aussi au langage, tout le recueil tient en un seul poème, une longue phrase distordue qui s’enjambe.

On s’étonnera que cette thématique de la guerre revienne chez des auteurs nés dans les années 70, comme Mérédith le Dez « Journal d’une guerre » ( éd. Folle Avoine ) ou Olivier Deschizeaux « Le soldat mort » ( éd. Rougerie ) : chez les poètes de cette génération, la guerre devient quelque chose d’indistinct ou de confus, sans souvenir réel, sans deuil précis, si bien que l’on ne sait même plus très bien, de quelle guerre il s’agit ! Et pourtant, elle est bien là, dans un coin de notre cerveau, de notre inconscient collectif…

La poésie de Cécile Guivarch creuse pudiquement un tombeau de mots à tous ces hommes sans voix « privés de ciel », tout en exprimant une certaine confiance dans la vie, à travers des images de la Nature, dont la force intemporelle, toute tolstoïenne, semble renaître toujours, même au cœur de nos propres morts.

Nicolas Rouzet


Cécile Guivarch
S’il existe des fleurs

Editions L’arbre à paroles, 
2015, 110 pages.