NOTES DE LECTURE                                                                   Avec vous ce jour-là / Lettre au poète Allen Ginsberg, Sabine Huynh



Paysages écrits N° 24

Mars 2015

Un pèlerinage : d’un cœur l’autre

 

            Nombreux sont les exemples des auteurs qui ont écrit une lettre – comme texte ou livre publié – à un autre écrivain, chacun avec ses mobiles et ses raisons. Mais en quoi la lettre de Sabine Huynh est-elle particulière ? Quel enjeu ? Après une première approche, lecture presque affective, tant les pages sont vives et (é)mouvantes, nous nous posons la question : pourquoi cette lettre ?

            Bien sûr, question à ne pas se poser, mais je me la pose et j’y réponds, ou du moins j’essaye.

Je pense que nous avons plutôt affaire à un texte mise au point personnelle et historique : celle d’un poète face à un autre, et de tous les deux dans l’Histoire. Se situer face à soi-même (à un moment précis de la vie) et se situer face au monde (littéraire) au même moment). Pas facile : quel angle « trouver » pour que tout ne semble pas faux ou faussé ?

            Sabine Huynh a « choisi » un chassé-croisé, même si le locuteur reste silencieux en apparence ; paradoxalement, il y répond, par ses livres et son existence. Nous assistons à  un avancement zigzagué entre des moments intimes et historiques concernant chacun des deux auteurs, moments qui seraient « communs », ou similaires, ou semblables, ou avec la même charge existentielle ou portée littéraire. Des COINCIDENCES réelles ou imaginaires – rencontres réelles ou celles des livres seulement – qui durent des minutes ou des années – mais qui NE CESSENT PAS.

            C’est cette permanence peut-être, des croisements de deux destins, qui est « fixée » dans ce livre.

            Il faut dire aussi que la rencontre de Sabine Huynh avec Allen Ginsberg a eu lieu réellement à Lyon, il y a plusieurs années, au moment où elle n’avait pas encore lu ses livres. Et l’importance de cette rencontre est prouvée par ce livre : la découverte de ses recueils et leur lecture lui a « confirmé » son propre chemin d’écrivain. Elle y a trouvé des appuis pour persister dans ce qu’elle avait déjà commencé : sa propre écriture.

            Cette réponse-témoignage, du moment de cette rencontre, en 1993, à la question de Sabine Huynh, « J’écris aussi de la poésie. Vous pouvez me donner un conseil ? » : « Il faut être conscient qu’il y a le réel et le vide. Il y a le réel, nanti de songes. Il faut être précise, vous m’entendez ? ».

            Bien sûr qu’Allen Ginsberg n’a pas été le seul écrivain qui a compté et compte pour Sabine Huynh, mais pourquoi est-ce lui qui l’a marquée le plus ?

            Peut-être par l’histoire personnelle d’Allen Ginsberg, qui, comme je le disais plus haut, à beaucoup d’égards, est semblable à celle de Sabine Huynh.

            Je pense surtout que nous avons affaire, à propos de tous les moments historiques évoqués et invoqués, propres à Allen Ginsberg et à Sabine Huynh, à ce qu’Ernst Bloch décrivait comme « un emboîtement synchronique de temporalités différentes, qui participent à fonder les représentations identitaires des groupes sociaux. »

            Mais il faut sortir du contexte de la pensée d’Ernst Bloch – pour qui cet emboîtement de temporalités était source de conflits, pour dire que dans ce livre nous assistons à une HARMONIE (paradisiaque !) de ces temporalités différentes, spécifiques pour chacun des deux écrivains.

            Ces moments de l’histoire et de l’Histoire qui de loin n’ont aucun rapport les uns avec les autres, trouvent, grâce à la pensée et la traversée existentielle de Sabine Huynh, des moments de coïncidence(s) heureuse(s). Même s’ils n’ont pas vécu les mêmes choses, cet emboîtement temporel et ce télescopage permanent, à la fois violent et en douceur, leur donnent valeur de dénominateur commun.

            Sans aller jusqu’à dire que les deux existences, des deux écrivains, nous représenteraient tous et complètement, il y a cette évidence, qu’à travers cette histoire du TEMPS ou du moins DES MOMENTS COMMUNS, chacun d’entre nous peut se trouver des similitudes avec les autres (écrivains), et surtout avec un seul autre. UN AUTRE avec lequel un dialogue peut s’instaurer (sans que l’autre soit obligé d’y répondre). Et ce dialogue est surtout possible parce que non seulement l’autre est semblable à soi, mais surtout parce qu’il est (très) différent !

            Nous avons aussi affaire à de nombreuses pérégrinations. A voir la vie et l’œuvre d’Allen Ginsberg. A voir la vie et l’œuvre (déjà !) de Sabine Huynh.

            Nous assistons à des pèlerinages aussi, mais chacun des deux ayant (eu) ses lieux, physiques ou affectifs, de prédilections.

            C’est un livre des divagations aussi – quittant de temps en temps le fil droit de la lettre, Sabine Huynh nous donne des détails de sa vie et sa propre création qui finalement nous font comprendre ce que je disais tout au début : l’écrivaine était dès le début sur son chemin.

            C’est, enfin, un livre de l’impossible : expliquer pourquoi l’attraction, l’intérêt, l’amour même ou la passion pour quelqu’un et son œuvre ! Le livre d’un pèlerinage d’un cœur l’autre, du cœur de Sabine Huynh à celui d’Allen Ginsberg. Celui d’un amour sans retour apparent ( !) mais les livres mêmes de l’auteur américain seraient cet amour donné à rebours et à son insu !

Sanda Voïca


Sabine Huynh
Avec vous ce jour-là / 
Lettre au poète Allen Ginsberg

Recours au Poème éditeurs, coll. L’atelier du poème, 
2014, 87 pages.