NOTES DE LECTURE                                                                                        Renée, en elle. Cécile Guivarch



Paysages écrits N° 24

Mars 2015

Renée, celle qu’en elle-même Cécile Guivarch a transformée

 

            « Renée, en elle », un titre à multiples entrées : Renée (l’aïeule ayant vécu fin XVIII-ème – début XIX-ème siècle) qui est entrée en elle, en l’auteure, l’obligeant à la « raconter ». Mais aussi elle, l’auteure, qui est entrée en… Renée, l’identification lui permettant d’aboutir, d’écrire le livre. Et même : Renée, celle en qui la poésie même l’a transformée. Et pourquoi pas : Renée, celle en qui la lecture de ce livre (la poésie) nous transforme, car impossible de ne pas s’identifier à ce personnage et à son auteure, car finalement elles font un, un personnage solide et même un monument (de pierre !)… « Renée, celle en qui le livre (son écriture) m’a transformée aussi, pour quelque temps, au moins », pourrait dire Cécile Guivarch.

            « Elle a ses secrets, ses imperfections que je ressens maintenant vibrant dans l’ensemble de mon corps, tant elle est présente encore aujourd’hui de sa vie d’antan. » (p. 8)

            Obsédée, hantée par elle – Cécile Guivarch n’arrête pas de l’imaginer, de la voir en rêves, de l’entendre.

            Quel est le moteur de ce livre ? La peur peut-être, une peur au-delà de chacune d’entre elles, mais « commune » par son intensité. Et cette sensibilité semblable a aussi été la raison du « choix » de Renée, d’avoir choisi Cécile Guivarch pour écrire sa douleur : « Elle a trouvé en moi celle qui lui ressemblait le plus et qui comprendrait sa douleur. Car oui, Renée, je ne doute pas que je lui ressemble. Que j’ai ses yeux et ses cheveux. Qu’elle et moi nous avons la même sensibilité. » (p.58).

            Pour revenir à la peur, peut-être moteur du livre : la même peur que celle qui a habitée Renée, mais dans d’autres circonstances, a habité (habite) aussi Cécile Guivarch : son histoire personnelle épouse celle de cette aïeule et nous pensons à un autoportrait à travers Renée. La peur de perdre son enfant : « Les mères d’aujourd’hui ont toujours peur de perdre leurs enfants. Nous ne mourrons plus des mêmes maladies. Et pourtant nous continuons d’avoir peur. Comme un héritage reçu de nos aïeules. Je me souviens, enceinte, j’allais régulièrement vérifier que je ne saignais pas, je guettais le moindre mouvement. Je m’inquiétais lorsque rien ne semblait bouger dans mon ventre. Je n’ai jamais perdu de fœtus, mais cette angoisse de les perdre était comme un cri. »

            Et finalement, le livre s’avère l’histoire des cris incessants de Renée et des découvertes des causes de ces cris : la perte inconsolable de plusieurs enfants, et surtout de sa seule fille née vivante. La douleur la rendant folle, le livre devient à la fois l’histoire de cette folie. Mais, encore une fois, l’identification est si forte, que nous assistons à la vie de l’auteure même, aux mêmes histoires autrement vécues, à la même vie dans d’autres circonstances. Leurs vies interchangeables, presque, même si l’auteure n’a pas perdu d’enfants…

            Chacune des pages est une scène si véridique dans le rendu des moments de vie d’autrefois de Renée, que nous assistons souvent à des scénettes « vivantes », où la vie d’autrefois est reconstituée…

            Ce qui commençait comme le livre des mystères – pourquoi le cri ? pourquoi la douleur ? – se transforme en le Roman de Renée… Elle s’incarne même : « Renée, cette nuit je l’ai prise dans mes bras, elle sanglotait comme un petit enfant, blottie contre moi. » (p. 17) Le titre (Renée, en elle) montre ainsi sa connotation la plus forte : l’aïeule en elle est devenue son propre enfant ! Et aussi : la vie se perpétue au point que le corps ancien « revient » !

            Mais le rôle de Cécile Guivarch n’est pas innocent : dans les scènes de vie d’autrefois, on retrouve les anciens : « Les anciens transmettaient des histoires. Les hommes écoutaient en tressant des paniers, les femmes en filant la laine. Et Renée écoutait. Elle aimait s’asseoir aux pieds de l’ancien sur le sol en terre battue et elle ne le quittait pas des yeux. Elle restait ainsi bouche-bée. ».

            Et Cécile Guivarch semble avoir endossé le rôle de cet « ancien » qui raconte – et c’est nous qui sommes aujourd’hui bouche-bée (cerveau béant ?) en lisant son livre.

            Mais, nous disions, l’auteure aussi en elle, en Renée – pour pouvoir comprendre ses paroles (les bribes, en breton, ne lui suffisent pas). Alors, la langue d’aujourd’hui de l’auteure passera en Renée. Leurs identités sont comme abolies, une entité sans forme distinctes apparaît. Et un renard dans le « récit » : « Une nuit, le renard est venu près de la basse-cour. Le père de Renée l’a entendu. Il est sorti le tuer. Le matin, quand elle s’est levée, elle a vu la fourrure du renard sur la grande table. Elle s’est mise à courir au dehors et elle l’a vu dénudé, gisant près d’un trou que son père venait de creuser. Elle l’a aidé à recouvrir le renard de terre, puis elle a semé des fleurs au-dessus. […] Tout le monde a oublié, sauf Renée. Ce renard, je l’ai enterré, moi aussi, quelque part, au pied d’un mur chez ma grand-mère maternelle. [ …] Avec mon père, on l’a enterré et j’ai cueilli des fleurs, pâquerettes et pissenlits, que j’ai déposés sur sa petite tombe. »

            Le renard, symboliquement, est Renée…

            Du Roman de Renée au Roman de Renard il n’y a qu’un pas : un roman fondateur, d’une langue, d’une littérature… Et Le Roman de Renée serait fondateur pour l’histoire (littéraire !) d’une famille, celle de Cécile Guivarch même. Finalement, les générations ne sont pas si éloignées, même si des siècles peuvent les séparer ; dans la contiguïté (et exiguïté) de l’étable et de la pièce à vivre (unique) de l’ancienne maison parentale de Renée on peut voir la même contiguïté des générations, où chacun, chaque identité n’existe, sans être dissolue, qu’étroitement liée aux autres. Contamination et coïncidences des gestes aussi, d’une génération à l’autre : « Enfant, je buvais dans un vieux bol de terre, à l’ancienne, et je m’imagine maintenant que Renée a pu boire aussi dans ce genre de bol aussi (sic)[…]En choisissant ce récipient, je me préparais peut-être à écouter son histoire. » (p. 23)

            Avant que l’auteur raconte (« l’ancien »), c’est Renée qui raconte (« l’ancien »)… Le raconteur raconté… Cécile Guivarch reçoit le mystère de sa vie et de sa mort et nous le transmet.

            Mais cette transmission n’est pas facile : les morceaux de paroles de Renée sont assemblés en une mosaïque, qui n’est pas toujours « claire ».

            L’écriture de Cécile Guivarch épouse l’éparpillement, les fragments qui « ne sont pas toujours en ordre » de  la fin de l’histoire, que Renée même raconte.

            Pour arriver à tout assembler, pour percer et rendre le mystère, l’auteure prend la place de cet enfant mort, cette unique fille que Renée à perdue et dont elle ne s’est jamais consolée. Cécile Guivarch prend AUSSI la place des enfants morts de Renée, et pas seulement la place de Renée ; son identification est (presque) totale ; alors la compréhension des cris et des pleurs est là ; et les bons mots pour les dire aussi. Les pleurs intérieurs de Renée sont enfin à ciel ouvert (livre ouvert !).

            Finalement, Renée est celle qu’en elle-même Cécile Guivarch a transformée ! Celle qui a enfin vécu sa vie « complètement » - accomplie par la reconnaissance de sa douleur et ses plaintes – par le biais du récit de son arrière-arrière-petite-fille.

            L’auteure a été comme « prisonnière » le temps de l’écriture du livre, mais avec son accord : « Tu t’es jetée dans la toile que je te tendais. Tu t’es jetée, car déjà tu étais liée à moi et tu n’y pouvais rien. […] Tu ne pourrais aller qu’en avant, dans le couloir de ma mémoire. M’entendre crier, et pleurer avec moi pour me réparer. Je serai là le temps qu’il faudra pour me reconstituer, après je partirai, car je suis morte. Tu mourras aussi de ta mort. Mais, avant, tu dois vivre ton histoire et te débarrasser de la mienne, la transmettre à tes enfants. » (p. 46)

            L’écriture comme un piège ?

            Le tragisme d’un destin, le malentendu – la prison pour un vol pas commis, et le deuil impossible : voilà ce que le livre de Cécile Guivarch arrive à transmettre et cette réparation devient cosmique ! 

Sanda Voïca



Cécile Guivarch
Renée, en elle.

Editions Henry, 
collection 
La vie, comme elle va
février 2015, 64 pages.