NOTES DE LECTURE                                                                    Je crois que tout n’est pas fini je vole, Yves-Jacques Bouin



Paysages écrits N° 24

Mars 2015

De la lenteur des neutrinos et de l’inutilité des vistemboires

 

Le poète est toujours à la traîne. Il est derrière ce qui se passe, pas même caché, invisible, et ne fait rien d’autre que ramasser ce qui tombe, ce qu’on perd, ce que le temps jette. Il en fait de quoi continuer à traîner ailleurs, un peu plus loin ou un peu plus à côté, toujours, sans trop d’illusions sur ce « un peu plus » et sans pouvoir se résigner pour autant à cesser de traîner. Le poète est un traîneur comme le bouvreuil est un passereau et la limace un être humain comme les autres.

Traîner n’est cependant pas voyager. Les voyages forment la jeunesse, on les programme, les organise, on leur fait rendre tout leur jus. Le voyageur, quoi qu’il en dise, voudra toujours rentrer dans sa mise. Traîner n’est pas non plus vraiment flâner. Quelque chose de perdu donne ce goût automnal au traîneur que le flâneur ignore, ce goût que Gracq saisissait comme le « point doré de périr ». Traîner n’est pas tout à fait errer. Toutes les cartes et tous les relais n’ont pas complètement disparu. Celui qui erre est au désert quand le traîneur vadrouille aux bordures, incapable de se décider, parce qu’infiniment plus ouvert au suspens, à l’instant présent, encore présent, où tout a pourtant déjà disparu. Si flâner est un art, traîner est une pratique tout aussi exigeante qui suppose d’ajuster en soi l’ouverture au négligé en même temps que la science de l’adieu. Il y a, bien sûr, autant de manières de traîner que de poètes mais la « traînerie » est la voie des mélancoliques fusillés par l’humour. M’estimant fondé en traînerie (je me suis coopté moi-même) comme Apollinaire se disait fondé en poésie, je suis toujours heureux de rencontrer un traîneur de première. Yves-Jacques Bouin  est un maître (qui, à l’image de tous les maîtres, ignore ce qu’est la maîtrise) comme le bouvreuil, la limace, le neutrino et le vistemboire.

Je suis entré dans Je crois que tout n’est pas fini je vole comme dans un journal, ce que le livre est en partie. Récit d’une résidence à Edenkoben en Allemagne en 2011, le livre reste sur la crête indécidable entre plusieurs genres. D’un côté journal ou récit, de l’autre recueil de poèmes, il emporte le tout dans plusieurs directions à la fois. Sans doute à cause des noms propres et de leurs sonorités, certains poèmes, certains passages, font songer aux Rhénanes de Guillaume Apollinaire : une mélancolie douce et la lumière de septembre baignent ainsi le livre et la lecture ; d’autres passages sont plus abrupts dans leur danse, la mélancolie est remplacée par la surprise et l’oubli et la joie d’oublier et l’élan sans rétroviseur qui les jette dans le vide.

Ceci étant posé, quand on referme le livre, on se pose la question : en quoi consiste la poésie d’Yves-Jacques Bouin ? Ce qui pourrait aussi se dire ainsi : mais d’où vient cette allégresse mélancolique qu’a l’auteur dans sa traînerie ? Outre que la question est idiote, la réponse est impossible. Allez définir un chemin de traverse ! Vous n’arriverez, au mieux, qu’à évoquer une idée sans attrait, désincarnée, nécessairement fausse. Vous n’aurez rien des détails, c’est-à-dire du corps de ce chemin de traverse. La poésie d’Yves-Jacques Bouin est rétive aux définitions, elle est comme l’Elwetritsch dont il parle au milieu du livre. La repérer et s’en saisir, comme il l’écrit, « exige une absence totale de préjugé, de l’humour et une aptitude évidente à la rêverie » (p. 47). Et comme Yves-Jacques Bouin rapproche aussi l’Elwetritsch du Dahu, précisant même qu’ « un bon Elwetritsch, littéraire ou non, se déguste toujours avec une farce soigneusement préparée, mais dont seuls les riverains connaissent la recette » (p. 51), on est en droit de se demander si l’on pas en train de se faire balader, de se prendre au jeu et d’entrer où tout n’est pas fini et où « je » vole. On retrouve dans ses poèmes les qualités essentielles d’un traîneur confirmé, capable de faire jouer et tourner les mots sur toutes leurs rotules, y compris à l’intérieur même des mots en bousculant leur orthographe, en déguisant les mots eux-mêmes en particules élémentaires d’un trou noir où tout vient sourire et faire signe.

L’auteur nous rend la chose sensible : la parole est de mèche avec les particules, les mots sont, comme les quarks, dotés de saveurs particulières. Une jouissance se cache dans les mots, jouissance qu’Yves-Jacques Bouin rapproche de l’umami : « L’umami des mots »[1] écrit-il avant d’ajouter : « Les mots pour les entendre et les voir, les goûter, les comprendre autrement que par la signification » (p.77).

Si le traîneur qu’est Yves-Jacques Bouin s’intéresse tant aux mots, c’est parce qu’il est d’abord resté interdit devant eux, qu’ils se sont d’abord présentés comme une porte à la « poignée trop haute », à la « clé perdue », ou comme le vide irrépressiblement attirant de la jouissance du corps (le sien et celui de l’autre) et de la tête. Si Yves-Jacques Bouin est un traîneur de première, c’est que cette porte, une fois ouverte, n’a rien résolu du mystère. Pas de solution finale puisque « ce sont les réponses qui posent les questions » (p. 81) et que les neutrinos prennent eux aussi des chemins de traverse (« Douze poèmes qui surviennent à l’instant où l’on apprend la nouvelle : les neutrinos, particules élémentaires, iraient plus vite que la vitesse de la lumière. Découverte immédiatement démentie par certains, prétendant que les neutrinos “prennent des raccourcis” pour se rendre où leur destinée les conduit. Cette affirmation contradictoire me plonge dans un trou noir de rêveries et d’interrogations. En quoi peut bien consister un raccourci pour une particule élémentaire ? », p. 71).

Mais c’est dans la virtuosité de l’usage du vistemboire qu’Yves-Jacques Bouin devient traîneur de grande envergure : « Dans mon adolescence, ma mie appartenait à une famille d’antiquaires. Elle m’avait appris, avec ma première éducation sexuelle, que les antiquaires appelaient les objets dont on ne savait pas très bien à quoi ils pouvaient servir et à quoi ils ressemblaient, des vistemboires. Baptême des sans-noms. Dans le même temps, j’apprenais la jouissance qui n’a ni aspect ni nom mais un cri, mais un vide qui avale tout. / Objets non identifiés. Insupportable ce manque d’identité ! Insoutenable ce manque d’aspect, de déficit de fonction ! Quelque chose ne peut pas ressembler à rien. Quelque chose ne peut pas servir à rien. A tout il faut donner un nom, reconnaître une utilité. A tout quelque chose comme à tout quelqu’un. A tout quelque chose il faut attribuer une forme comme on donne un visage à un nom, un nom à quelqu’un. L’amour à l’être. (...) En somme existe-t-il vraiment ce vistemboire ? Dans quel tiroir de l’imaginaire a-t-il créé son désordre ? Faut-il aller à sa rencontre comme à celle de l’Elwetritsch pour qu’il existe ? Fantôme ludique de l’expression. Seul un enfant peut en découvrir immédiatement les qualités » (p. 83-85).

En devenant le nom de ce qui n’a pas de nom, en suggérant l’utilité éventuelle de ce qui est absolument inutile, le vistemboire devient en quelque sorte le prête-nom de tout ce qui dans les poèmes n’est pas présent. En son nom se concentre tout ce qui est absent, exactement de la même façon que le mot jouissance désigne et tient en ses lettres ce qui ne peut s’obtenir qu’à se défaire de soi-même, c’est-à-dire ce dont on ne peut se rendre propriétaire. C’est en lui, dans son étrangeté, que se loge (sans s’y loger puisqu’il est par définition l’objet toujours absent) et se joue le sol, lui aussi inévitablement absent, de la possibilité de la jouissance. Le vistemboire est la jouissance rendue possible du poème, l’irruption du vide à l’intérieur des mots, le « fantôme ludique de l’expression » comme l’écrit Yves-Jacques Bouin (p. 85). Il est l’objet absent du poème et peut-être même, poussons un peu, le poème absent du poème.

Parlant, au sujet de Freud, de l’objet absent comme fétiche, Giorgio Agamben en arrivait à écrire les choses suivantes (je condense) : « C’est un processus mental de type fétichiste qu’implique, il est curieux de le constater, l’un des tropes les plus communs du langage poétique : la synecdoque (tout comme sa proche parente, la métonymie). (...) Le caractère fétichiste du phénomène apparaît évident dans le cas particulier de ce procédé métonymique qui, depuis son exploration par Vasari et Condivi à propos des sculptures “inachevées” de Michel-Ange, est devenu l’un des principaux instruments stylistiques de l’art moderne : le non-fini. (...) Point n’est besoin de rappeler qu’en ce sens presque toute la poésie moderne, depuis Mallarmé, est fragmentaire, en tant qu’elle renvoie à un objet (le poème absolu) qui ne peut jamais être intégralement évoqué, mais seulement rendu présent par sa négation »[2]. Et Agamben de citer alors Celan : « Mais de quoi parlé-je au juste, lorsque venant de cette direction-là, allant dans cette direction-ci, et en ces termes, je parle d’un poème - non, du poème ? Je parle bel et bien du poème, qui n’est pas ! / Le poème absolu - il n’est certes pas, il ne peut être ! / Mais existe bien dans tout poème, existe dans tout poème sans prétention, cette question inévitable, cette prétention inouïe ».

Je crois que le vistemboire, dans le livre d’Yves-Jacques Bouin, est, dans son anodine et presque loufoque apparition, cette prétention inouïe du « poème qui n’est pas » à garder ouverte la porte à la poignée trop haute et à la clé perdue, celle qui ouvre aussi sur la jouissance qui n’appartient à personne et reste pourtant ce qui est le plus commun à tous. Non, rien n’est fini et tout le monde vole.

Samuel Dudouit


Yves-Jacques Bouin
Je crois que tout n’est pas fini je vole 

Editions Rhubarbe, 
janvier 2014, 
96 pages.

















[1] Wikipédia nous apprend des choses étonnantes sur l’umami qui font résonner très fortement ce qu’écrit Yves-Jacques Bouin : « L’umami a un après-goût durable et doux. Il provoque la salivation et une sensation de fourrure sur la langue, en stimulant la gorge, le palais et le dos de la langue (...) L’umami n’est pas savoureux en soi, mais il améliore la saveur d’une large variété d’aliments, surtout en présence d’un arôme assorti. Mais comme les autres saveurs de base, à l’exception du saccharose, l’umami n’est agréable que dans une gamme de concentration relativement faible ». Remplacer « l’umami » par « les mots ».









[2] Giorgio Agamben, Freud ou l’objet absent, in Stanze, Rivages poche, p. 66-67.