NOTES DE LECTURE                                                                                    Ynys Avallach, Astrid Shriqui Garain



Paysages écrits N° 24

Mars 2015

L’énergie d’une intimité avec tout

 

Ynys Avallach est un recueil de poèmes de forme libre dont on ne perçoit pas forcément aisément l’unité (mais pourquoi y aurait-il nécessairement unité des poèmes d’un même recueil ? Aucune règle ne le demande et peut-être est-ce là plus une préoccupation d’éditeur souhaitant vendre son produit que d’écrivain composant ce qu’on appelle un recueil) si ce n’est très rapidement à travers le style de leur auteur. Pas de référence à un ou quelques thèmes précis donc, pas non plus de superposition de l’écriture avec une structure préconçue ou un procédé particulier, les poèmes s’enchaînent librement et délivrent une voix tendant à l’universel et, dans le même temps, très personnelle. Pour autant, pas de trace de nom propre, pratiquement pas d’histoire individuelle : ce qui semble écrire, tout au long des pages, c’est un être qui aurait essentiellement à faire aux couleurs, à la lumière, au ciel, au vent, aux éléments. Ce n’est pas seulement (peut-être même pas du tout) un être humain mais d’abord un être vivant. Ce qui n’empêche pas, à mon sens, Ynys Avallach d’être un recueil de poésie intimiste, mais l’intimité qu’il décrit touche tout ce qui est. Si un panthéisme jamais dit traverse les poèmes, si une empathie généreuse et permanente sourd de chaque poème (jusqu’à parfois frôler, à mon sens, la limite où cela pourrait commencer à les desservir), c’est que chez Astrid Shriqui-Garain, l’humain n’est qu’une facette de la pierre taillée par la poésie. « L’homme se réfléchit sur la forme du monde » écrit-elle (p.7).

L’homme dont il est question ici, oscille cependant entre l’homme générique, presqu’idéal (au sens d’abstrait) comme j’ai déjà essayé de le laisser comprendre, et ce qui se produit en-dessous, au-dessous des représentations qu’il est. En lisant et relisant les poèmes, lorsqu’on s’approche au plus près possible de ce qui semble écrire, au fond, ce qu’on trouve c’est la volonté d’écrire comme un corps débarrassé de son humanité. Dans Ynys Avallach, l’homme ne revient pas de son Enfer. Orphée penche la tête, l’homme peut se noyer. « L’île se fait miroir, / Orphée penche la tête. / L’île respire. / Elle regarde / L’homme se noyer. » (p. 13). Cette île qui respire, c’est un corps qui se présente comme la couleur envahit l’œil, comme la lumière baptise le jour, de la manière la plus matérielle qui soit : « Refermons les portes de l’Enfer / L’homme est entré en matière » (p. 28) écrit Astrid Shriqui Garain.

Paradoxalement (mais la chose n’est finalement pas si paradoxale que cela[1]), cette poésie, qui ne fait sa place qu’à la matérialité du monde, qu’à ses aspects les plus charnels et où les sensations forment apparemment le fond de l’affaire fait grand cas de l’âme : « Je suis vivante / et ne renoncerai pas. / Âme tremblante, / je m’arrache au tombeau. / Je laisse mes os, / emporte le tendre et lape le sens. J’ajuste un peu l’outrance, / et enfile à présent ma peau. » (Vita, p. 33).

Si un souffle certain traverse ces poèmes, souffle qui frise parfois le grandiloquent mais n’y tombe que fort peu souvent, je crois que, refermant le livre, on ne garde d’Ynys Avallach que l’énergie étonnante qui travaille Astrid Shriqui Garain, cette énergie qui est celle de la vie refusant la mesure de la mort pour lui préférer l’outrance d’une vie vivante.

Samuel Dudouit


Astrid Shriqui Garain
Ynys Avallach

Les éditions du Littéraire, 
mai 2014, 
122 pages










[1] En effet, si le désir, nietzschéen, du corps comme « grande raison » semble être un des moteurs non dits de ce livre, on doit aussi constater que la langue qui l’énonce, dans sa forme comme dans son fond, est teintée d’un idéalisme, d’un spiritualisme ou, à tout le moins, d’une religiosité indéniable.