NOTES DE LECTURE                                                                                    Dans les fleurs du souci, Pascal Boulanger




Paysages écrits N° 22

Novembre 2014


Un évangile selon le saint-Souci !

(ou « Midi près d’une fontaine »)

 

Seize (courts) poèmes suffisent pour rendre compte d’un poète et de sa façon d’être-écrire. Les axes et les obsessions, de même que le vocabulaire sont présents dans ce qu’il y a d’essentiel pour Pascal Boulanger. Le salut, devant la fin du monde, est donné, paradoxalement, par « la flamme d’une bougie ». Une bougie que nous ne pensons pas très innocente, pour illuminer tout simplement ou, encore moins, pour un anniversaire. Nous la voyons dans un endroit obscur, en retrait – où la méditation et donc une grande concentration de pensées seraient « présentes ». Pensées et lumière sauveraient le monde… disparu :

La flamme d’une bougie

balaie les dernières traces

du monde. 

Un livre au-delà des époques temporelles, une arrivée et présence in illo tempore :

Quand la vie était faite

de matinées

et qu’il se penchait sur vos visages

avec le masque bleu du ciel

vos prénoms dessinaient la ville

aux vagues énergumènes.

L’histoire (si) importante des noms / prénoms – de chacun d’entre nous, noms/ prénoms invoqués pour cacher – mieux protéger et donc mieux… révéler l’Autre Nom, l’Innommable…

Le jeu (réciproque) de cache-cache, entre la divinité et l’humanité.

Aussi : le titre, qui envoie explicitement aux fleurs, nous envoie à la fois à l’autre sens du mot, celui d’inquiétude, ou problème. Mais les choses peuvent être renversées : si les peines (soucis) sont le lot de l’humain, c’est aussi son lot de les transformer en leur contraire : joie ou sérénité ! Les soucis sont transformés en fleurs  et nous sommes heureux parmi elles…

Atteindre ce « bel aujourd’hui » – autre et à la fois le même que celui de Mallarmé – cet « aujourd’hui » évoqué par Chateaubriand [1], où les soucis fleurissent comme de tout temps : « Aujourd’hui, comme aux temps de Pline et de Columelle, la jacinthe se plaît dans les Gaules, la pervenche en Illyrie, la marguerite sur les ruines de Numance et pendant qu’autour d’elles les villes ont changé de maîtres et de noms, que plusieurs sont entrées dans le néant, que les civilisations se sont choquées et brisées, leurs paisibles générations ont traversé les âges et sont arrivées jusqu’à nous, fraîches et riantes comme au jour des batailles. »[2]

Transformer les soucis en fleurs… de soucis, mais aussi la nuit en jour. Ou bien, voir le jour même quand il fait nuit. Ici, une autre pensée à Philippe Sollers et à son « Carnet de nuit » :

« On y est, au bout de la nuit, de l’autre côté des ombres. Rien à découvrir de plus perdu ni de plus absurde, de plus isolé pour rien en ce monde ou dans l’autre. Un pas de plus dans le désespoir, bien au fond, bien au bout, et tout se renverse : tu choisis l’espace, le temps ; ton espace, ton temps. »

Et pour finir avec l’idée de nuit – et de Sollers ! – aussi ceci, dans ledit livre :

« Je dis la nuit, parce que écrire c’est toujours la nuit, "la nuit est aussi un soleil", "infracassable noyau de nuit ", "soleil noir d’où rayonne la nuit", etc. La trace d’une ligne est la nuit. »

Livre de prières, aussi, celui de Pascal Boulanger. Le poète est tel « l’égaré », « s’abîme en prières/ oubliant toutes les cartes routières ». Son temple est… son livre, son (petit) recueil.

Le chemin inconnu, voire nouveau, est devenu sien.

Nous avons aussi perçu comme une Apocalypse pour us personnel :

A la sixième heure

des insectes occupent le sentier

ils flottent entre les jambes des chevaux,

autour des morts.

Mais aussi une résurrection pour tous :

 Les sépulcres blanchis

peuvent bien raser les murs […]

Et la résurrection est « dite » en toutes lettres :

Midi près d’une fontaine

Ressuscitera la parabole

De l’eau vive.

Et « l’épousée [qui] aux noces / colore au henné d’or / ses cheveux et ses ongles » est l’Epouse/ Mère / Vierge – et aussi une pour chacun d’entre nous…

Et les autres allusions ou parallèles avec les Evangiles continuent : de la Jérusalem céleste qu’est « le village suspendu » jusqu’à « […] la voûte d’une église » sous laquelle « les trente pièces d’argent/ lèchent  la poussière. »

Poésie religieuse ? Non, juste un livre écrit à « midi près d’une fontaine »…Livre ajouté au « tumulte de livres » à travers duquel Lui « traverse la vie ».

Livre d’amour, mais un amour nouveau (une vie nouvelle !), qui en contiendrait deux à la fois, sans choix possible :

La jeune femme qui s’allonge

et appelle au silence

ne sait plus choisir

entre l’amour long

ou l’amour à vif »

Et le moment de l’écriture – le temps sans temps, ou celui qui ne passe pas – celui du midi –, le temps « inouï », imprègne depuis (l’écriture du livre) les textes et le monde :

Dans les fleurs du souci

Dans les gris

C’est inouï

C’est midi aussi. 

Les mots de Pascal Boulanger sont accomplis.

Sanda Voïca


Pascal Boulanger, 
Dans les fleurs du souci 

Editions du Petit Flou, 
collection Le Coup de pied 
à la lune, 
2014, non paginé
























[1] Préface générale à ses 
 « Œuvres », vol. IX, Etudes historiques.



[2] Citation via Philippe Sollers, « Portrait du Joueur ».