NOTES DE LECTURE                                                                                                N, Philippe Jaffeux



Paysages écrits N° 21

Avril 2014





Puissance du N(ouveau)

            La Terre, notre planète, est morte depuis longtemps, mais des êtres venus d’ailleurs se posent sur le sol sablonneux et voient des signes, des lignes, des… lettres en relief, sortant, pulsatiles, du relief. Ils cherchent de plus près et ils trouvent… des pavés où d’autres lignes et lettres sont inscrites. Ils ont les moyens de découvrir instantanément : il s’agit d’un livre, de Philippe Jaffeux, publié en 2013, un temps qui n’existe plus, par « Passage d’encres ». Mais en voilà une trace ! Et, de surcroît, une où toute la mémoire de l’humanité est contenue – après avoir été traversée par la mémoire d’un poète.

            L’espace – de la Terre « morte », de l’Univers – est toujours « divin », le saisir n’est que question de distance (rapprochement) ; le verbe, l’écriture, crée le monde : élever toutes les lettres de l’alphabet, et pas seulement le « N », au carré, au cube, à la puissance n – voilà la puissance du poète, à travers ses lignes. Pensée fugitive au « Nombres » de Philippe Sollers – où un autre jeu avec les lettres et les chiffres donne naissance à un texte. Engendrement du monde par son écriture et par l’écriture de soi. Sa mise en texte – comme la mise au tombeau du Christ : il (monde-auteur) ressuscitera.

            Et même si cela a déjà pu être remarqué par d’autres lecteurs-commentateur du livre, je fais à mon tour le rapprochement de ces lettres de l’hébreu, qui ne sont que des consonnes que nous devons remplir de notre souffle (vie) pour avoir leurs sens et en faire l’usage.

            Le vide transformé en plein, comme dans Shakespeare (« Richard III ») : « voici l'hiver de notre déplaisir — changé en glorieux été par ce soleil d'York ». (Les traductions varient, évidemment). Mais je dirais : l’hiver de notre ignorance, ou haine, ou… bêtise transformée en la connaissance radieuse, gaie de la poésie Jaffeux. Je divague ? J’exagère ? A peine.

 

*

            L’exactitude, la précision vont de paire avec l’imagination. La raison et les visions sont entremêlées, inextricablement. Un spectacle, une pièce de théâtre, où notre conscience – voire vie même – est prise (à la Shakespeare, encore une fois, mais celui de « Hamlet »). La soudaineté de l’inspiration est contrecarrée, domptée, mise en… carrée (pavé) ou… en cage par les formules et les « trouvailles », de même que les contraintes graphiques.

            La machine (l’ordinateur) et l’homme font un : l’homme vivant, éternel, plein de cicatrices, car il a vécu et vivra.

            Un autre rapprochement de Philippe Sollers, cette fois-ci celui du « Paradis ». Le manque de ponctuation – avec la différence que chez Philippe Jaffeux  les phrases sont distinctes, autonomes, et la présence des majuscules, qui ponctuent beaucoup, finalement, nous obligeant à rejoindre le « souffle » de l’auteur, Philippe Jaffeux - là où Philippe Sollers nous obligeait à rester en suspension permanente, pour ne rejoindre que le souffle du… Dieu.

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Vocation ou ambition universaliste/ encyclopédique : de tout connaître, tout « couvrir », toute la connaissance du monde. Là où on ne peut savoir, on…crée. C’est ce que Philippe Jaffeux fait dans ses pages : connaissances « acquises » et inventions propres s’entremêlent. Détournements permanents aussi, évidemment. Lautréamont – sa démarche à chaque tournant, situationniste aussi, à volonté – celui d’une mise en situation poétique (à définir !) permanente, jusqu’à nous couper le souffle. Mais, miséricordieux, il (Philippe Jaffeux) « met » une majuscule et nous nous retrouvons, nous tombons dans les lignes du livres, comme dans des parterres infiniment ouverts – où des plantes jamais vues poussent. Paradisiaquement, aussi !

            L’alphabet de Borges retourné/ détourné aussi.

            Danse périlleuse – comment maîtriser l’intempestivité pour ne pas tomber  dans le factice ? Funambule, le poète – avançant sur un fil inexistant, et surtout qui se créé au fur et à mesure de son avancement.

            Une mise au tombeau d’un corps mais aussi une recréation de ce corps : avec chacun des mots. Un ADN nouveau – renouvelé et inédit à la fois.

            Etude permanente, aussi, ce livre : du propre corps-cerveau et de l’univers. Eloge de l’étude. Les sciences – mathématiques, biologiques, astronomiques, littéraires –  sont brassées, leur horizon ultime et de chaque seconde étant l’épiphanie. Epiphanies de chacune des cellules du poète. Le hasart est la trame de ce tissu géant, en cinq dimensions (théorie de Kaluza-Klein ? Pas spécialiste, mais l’idée d’une dimension enroulée me séduit).

            Comme il s’agit d’un résumé du monde, tout y passe et tout peut être dit sur ce livre. Compendium non pas de poésie (de littérature), mais de la science créatrice, ou de la création, tout simplement. La création en marche (en mouvement) et sa mémoire. Et la simultanéité : s’inscrivant aussitôt comme mémoire : sa propre mémoire et celle de tous (les autres). Son intimité devient / est la nôtre. Extimisation de ses élans, de sa sensibilité. Devenu nôtres. D’où le danger pour les lecteurs de tomber dans les plis, les failles, interstices, trous que son écriture crée : fracture des fractures, tout est fracture dans « N ».

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            La tautologie – mot que Roland Barthes détestait (parce que… constructive ?) – est chez Philippe Jaffeux destructive. Créatrice donc ?

            L’extrême vitesse – de l’écriture –touche l’extrême lenteur – de l’écriture.

            Excroissance, monstruosité issue dans l’ordre de la littérature « normale » - la monstruosité d’une écriture coïncidant avec un corps, je le disais, nouveau, créé au fur et à mesure de l’écriture ; et tout à la fois, grand raccourci, sa mise au tombeau instantanée, permanente.

            Incompréhensibiliste, aussi, à la Lautréamont : « U n usage éblouissa n t du chaos fo n d sur la n oirceur d’un e écriture impraticabl e ».

                        Le n est séparé des autres lettres – car le n est l’unique, l’individu, le poète, qui est lié sans l’être aux autres (poètes, humains, êtres, animaux, choses, etc.)

            Lui, l’auteur, l’u n ique ! Narcissisme ? Non, car bien détruit dans sa vision « numérique ». Jaffeux « numéricable » – il nous lie à l’univers, nous relie à une autre existence – la sienne – et à l’existence – philosophiquement indéfinie – et cela par le biais de ses petits espaces-alvéoles, que sont chacune de ses pages. Espace vital : « La grimace d’u n espace vital dissimule u n e e n cre i n utile à l’alphabet sous la déte n te co n vulsive d’u n e visio n n umérique ».

            Tout prend vie dans/ sur le papier – et sur l’écran – et cette vie n’arrêtera jamais de… vivre : c’est celle que les êtres du futur trouveront, je disais plus haut, quand toute vie sur Terre aura été anéantie.

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            Etat d’éveil – permanent et aigu ! Palpitant dans le sens de toujours vivant et passionnant aussi.

            « Je dévisage u n rôle persuasif du hasart au moye n d’u n jeu disposé à co n tour n er la rhétorique d’u n décor défigur é  ». Et, en effet, phrase performative – nous en sommes persuadés, conquis, vaincus, agenouillés : par la grâce de son écriture, et nous l’acceptons, avec le sourire : il a endossé, le poète-auteur, notre peur, notre effroi (de la mort), il a écrit pour nous (à notre place). Il n’est pas, pour autant, soporifique, son texte – il nous choque, nous secoue, nous rend conscients d’une âme dans laquelle nous ne croyions plus. Le refus de mourir ? L’âme éternelle, blanche, - en-dessous des lettres, noires, imprimées, sur les 33 lignes de chaque page.

            Ecriture, peinture : toiture : elle nous met presque à l’abri de nous-mêmes !

            Les carrés magiques de ses pages – carrés d’une marelle nouvelle, avec des règles nouvelles – dans laquelle nous sautons sans arrêt, pour « apprendre », justement, ces nouvelles règles. Chaque case – carrée – elle aussi dangereuse : le risque de tomber dedans, dans son vide. Affronter en lisant avec/ à chaque page, 26 fois donc, le danger d’y disparaître, d’être englouti par son vide. Ou son silence. Ou être assourdi. Ou bien : boucher ses oreilles – comme Ulysse – pour ne pas entendre les sirènes. Ou bien le contraire : mieux vaut les entendre… De toute façon, il s’agit d’une « musique qui aveugle » (moi qui souligne). Le poète aussi, à son tour et à sa façon, est Ulysse – habitant « des octets n omades ». Son foyer – « u n écart compact ». Et quelle Pénélope ? Son bateau – son corps – est cette lettre même, « N », le conduisant vers cet écart permanent. Car il s’agit aussi d’un voyage, d’une carte : « U n e pause surpre n d le relief d’u n e carte amarrée à l’écume d’u n voyage qui creuse u n e écriture plate ».

            Il n’y a rien des jeux ou principes oulipiens. Si contraintes d’écriture il y a, c’est parce qu’il y a toujours des contraintes dans tout texte, le plus anodin : contraint de dire avec un mot une foultitudes des pensées et sensations qu’il incorpore : Bonjour !, je vous dis. Avez-vous senti ou lu « mon » bonjour » ? Pas sûr. Alors les contraintes formelles de Philippe Jaffeux sont poussées, exagérées – pour nous rendre conscients de toute contrainte qu’est l’écriture (la littérature). Et pas seulement formelle : car il faut aller les « chercher » avec nos tripes – et si l’effort n’y est, rien n’y est. Comme dans l’amour.

            Le formalisme gratuit est surpassé, transcendé. Car « l’i n flue n ce d’u n e limite a n ime u n jeu e n tre u n ordi n a teur et l’objet d’u n e e n cre déborda n te ». Donc il y a débordement : de la règle, de la limite. Et même enchantement : «  U n e puissa n ce géométrique élève u n couple d’exposa n ts vers la marche e n cha n tée d’u n e page paralysée ». « Lettre magique », on peut lire dans le texte.

            Et comme derrière ou en-dessous de tout grand texte, ici aussi sourd une prière. Abstraite. A « l’écho i n temporel ». Le mur des lamentations est changé en « mur de lettres cosmiques. »

*

            Pas obligés de trouver un sens dans (toutes les) chaque phrase, le mouvement de l’avancement dans les phrases rend les carrés… ronds, des cercles qui se mettent à tourner, et nous sommes souvent éjectés, comme par une force centrifuge, née par les espaces et/ ou les exposants, et/ ou par la non-ponctuation : « … l’accélératio n d’u n e po n ctuatio n aérie n n e ».

            Une platitude souvent invoquée – celle des pages, mais il ne faut pas la voir autrement qu’une pellicule hyper fine,  couvrant, trompeuse, des abymes. Ou bien, si elle ne couvre rien, elle est écrite avec une encre inexistante, « imagi n aire », « vague ».

Et pour lire quoi, finalement ? Des sujets quotidiens, ordinaires et métaphysiques peuvent y être décelés : « l’ig n ora n ce qui co n crétise la muttatio n d’u n e visio n n umériq ue » ?

            Le moteur, la machine, l’ordinateur de l’écriture de Philippe Jaffeux est explicitement décrit – incorporé à son écriture : « La gravité d’u n ordi n ateur pla n étaire attire la chute d’u n e écriture superficielle vers la pesa n teur d’u n e feuille cosmi que ».

            L’impulsion qui le fait écrire est grave et que ses feuilles, son livre, sont cosmiques. Ce qui appuie notre première impression  - livre « perdu » dans l’univers, sur une planète morte, tout en gardant sa mémoire.

            Ce que le poète interroge de son vivant – « la régé n ératio n  de tren te trois strates avec la profo n deur d’u n e visio n qui détruit la quatorzième répo n se d’u n sile n ce tellurique » - arrive(ra) longtemps après sa mort !

            L’intemporalité, saisie dans cet « intervalle [intemporel qui] précède et succède à u n e lettre ». Et surtout, cette lettre « m’assimile à la complétude d’u n e mesure n umérique ». Ce qui confirmerait ce que je disais plus haut : le poète est le « N » même, la lettre. Et qui suffit, de surcroît, à assurer la réincarnation non pas du poète lui-même, mais DES poètes. Cette lettre qui l’a englouti ne disparaîtra jamais – mais elle englobe aussi tous les autres.

            L’auteur ne s’éloigne jamais de ses carrés, il y est complètement et du début à la fin son souffle y est. Les pauses, les silences ne sont pas le signe de son absence, mais au contraire, une présence encore plus renforcée. Pris dans l’écriture comme dans un piège, nous le saurons, à notre tour, lecteur, pris dans le « n » -piège. L’auteur dit que son piège est « domestiqué par un ordi n ateur impitoyable ». Mais nous dirions : le piège est/ reste impitoyable. Même si le salut viendra par la page même, ceci est sûr pour l’auteur. Mais pour nous ? Prions.

            Le salut, dans le sens chrétien – mais aussi le salut physique – même si sa propre écriture le fait/ fera exploser : « u n e  explosio n de lettres mi n imales ».

            A quoi bon son écriture donc ? « [si] j’approfo n dis mo n lie n avec u n e origi n e de l’u n ivers ».

            Et comme tout grand texte aussi, celui-ci tourne aussi autour de la façon de l’écrire : « La souche d’u n babillage n umérique avorte un râle de l’écriture pour reproduire les effets d’u n cycle éter n el Je fortifie u n e dose qui s’étale sur du papier déréglé grâce à l’humeur d’u n chiffre comprimé par l’usure d’u n rythme formaliste ». Mais tout cela traversé, encore une fois,  par son propre corps : « La moelle de tre n te trois os cale le squelette d’u n recta n gle greffé sur la peau de ce n t quatre vi n gt seize fractures ».      

            Les courants – développés ailleurs, dans d’autres livres – y sont aussi présents : « Les i n terruptio n s fastidieuses de tre n te trois coura n ts rétablisse n t la te n sio n e n tre u n chiffre et l’i n ertie d’u n alphabet récréatif ». Et un ars poetica dans cette « phrase : ne pas faire une littérature, une poésie récréative. L’effort de lecture que supposent ces pages sont l’effort de lecture d’une œuvre consistante. Qui peut dire qu’il lit facilement Skakespeare ? Ou Dante ? Ou James Joyce ? Tout livre – même le plus bavard, le plus bruissant, le plus discret – correspond à un… silence. Invente son propre silence. De même, Philippe Jaffeux : « J’a n ime un quatorzième objet utile à l’image d’un sile n ce afi n d’évacuer u n co n traste bru ya n t ».

            Mais cette « histoire de silence » est plus nuancée : « Mo n sile n ce cha n cela n t recherche le moteur d’u n e page e n vue de caler l’explosio n d’u n ordi n a teur vrombissa n t ».

            Le silence est but et source de disparition à la fois.

            Pour revenir à Ulysse : ce livre est aussi une histoire de navigation : « U n flot de failles estime la positio n d’u n océa n de vocables ta n dis que tre n te trois lig n es pactise n t avec la flottaiso n d’un éte n dard carré ».

            La souveraineté du poète passe par la ponctuation « mi n iaturisée » ; et si la majuscule reste, elle est… libre.

            Les formules abondent : « L’eschatologie d’u n e page oublie de baptiser u n ordi n a teur ta n dis que je mémorise vi n gt-six ordalies hérétiques ».

            L’écriture comme exorcisme (Henri Michaux et ses « Epreuves, exorcismes » n’est pas loin), car la lettre N est diabolique : « J’assiste aux facétie d’u n se n s hypertrophié pour mettre e n boîte tre n te trois ressorts qui dessere n t u n e lettre diabolique ».

            Une « e n cre apocalyptique » - celle utilisée dans l’écriture du livre – qui va provoquer la destruction même du monde et de l’auteur, en même temps. Mais qui renaîtra de ces cendres –mêmes.

*

            Le rythme – point et contrepoint, enchantements et désenchantements (fugue) – est là, à la poursuite du mystère même !

            L’exposant même, n, apparaît à chaque page : A n, Fn, Tn, etc. L’homme, le poète, je le disais plus haut, est le n/N. Et le n/ N est le mystère même.

Si                     A (le poète) = B (N)

Et                    B (N) = C (le mystère)

Alors               A(le poète) = C (le mystère).

            Le poète est le mystère même.

            Navigation, l’écriture, nous le disions, mais aussi voyage cosmique. C’est lui-même, en fait, qu’on retrouvera dans le futur, pour déterrer son propre livre !

            « J’orga n i se le voyage d’u n recta n gle sur les ce n t quatre vi n gt seize escales d’u n carré pla n étaire ».

*

            La syntaxe simplifiée, dé-compléxifiée – la longueur des phrases qui ne varie pas beaucoup, induisent une sorte de monotonie, de chant des derviches – qui est censé conduire vers la transe, mais qui fait, à nos yeux, plus que cela : on assiste à une abolition du temps, les verbes au présent, dans la plupart des cas, renforçant cette sensation de présent permanent/ éternel, qui nous conduit directement dans ce futur lointain.

            Le chaos – que le poète a voulu plutôt « pris » : prendre dans un montage, est plutôt… aboli.

            « La vitesse e n vue de dépasser la lumière d’u n e limite vide » est, elle aussi, abolie, par cette disparition du temps ou, du moins, elle devient son équivalent.

            Est-ce (aussi) le « sile n ce magique » ? Le corps de celui qui écrit disparaît dans l’écriture infinie – donc il s’infinitise à son tour. Et cela ne se fait qu’en pas de danse. Le clavier, l’écran, les octets – par le biais desquels il avance – sont-ils destinés à disparaître, une fois le livre fini ?

            Le quadrillage rigoureux – les grilles de construction bien respectées –  ne fait que donner plus de liberté à celui qui donne des sens multiples à chacune de ses contraintes.

            Le sens d’un texte n’est pas donné par une histoire racontée à travers une langue, ni, poétiquement, par des images et métaphores… Il ne s’agit non plus de la méta-littérature, de commentaire ou de textualisme (ou autre modalité expérimentale d’écriture). Ni de mathématiques appliquées. Nous sommes cantonnés à l’alphabet, à une lettre – nous tournons autour d’elle comme ces chevaux qu’autrefois faisaient moudre le blé, avec les grosses pierres qu’ils traînaient pendant leur tournoiement autour d’un pieu.

            La farine…

            Mais aussi poussière d’étoiles, chaque page. Et même des galaxies. La page N n de « N » nous a paru comme un de ces beaux ciels dans une nuit d'été, et avec le étoiles – les n en exposant – les plus brillantes que nous ayons pu regarder. Constellation nouvelle !  (la voir ici, dans la revue, à la page 250).

            Le silence voisine la tempête. Le vide de l’écran est vaincu par le vide des trous, des espaces dans les pages sur papier. « L’objectif d’un alphabet pla n étaire » trahit la potentialité d’un livre total, comprenant tous les autres, même du futur, car le poète se veut naître du matériau de construction. Aller à lui, chercher ce matériau – l’alphabet – oui, mais un qui soit si chargé déjà des sens infinis, que chacun des livres à faire avec lui sera un autre infini. Car les phrases-briques, ou planches de bois, ou clous, ou que sais-je encore, avec quoi on construira les maisons du futur, sont hyper-poétiques dans leur aridité (car très frustes).

            Et qu’est-ce que nous avons vu dans chacun des groupes de lettres mises en exposant, de plus en plus longs, ces groupes ? Nous avons vu les bras du poète, sortant de plus en plus, s’allongeant de plus en plus, transformés en grues, pour aller chercher les matériaux et finir cette construction…… Bras qui s'élèvent non pas seulement des lignes du livre - mais depuis des blancs (espaces) entre les mots, dans l'univers même.

            Et la fin du livre – fin qui ne finit pas, qui ne peut pas finir, qui passe le témoin à un autre livre : dans la dernière phrase, le « n » manque à chacun des mots ; il laisse la place au livre (lettre ?) suivant…

Sanda Voïca



Philippe Jaffeux, 
N

Collection Trace(s), Editions Passage d’encres, 2013, pages non numérotées.