Samuel Dudouit



Philippe Jaffeux, N

Collection Trace(s), Editions Passage d’encres, 2013, 36 pages.

 

L’abécédaire démiurgique de Philippe Jaffeux

 

« Et les livres que vous vouliez écrire avec des lettres pour titres. Avez-vous lu son F ? 
Oh oui, mais je préfère Q. Oui, mais W est un chef-d’œuvre. C’est vrai, W. » 
Ulysse, James Joyce 

En lisant l’Ulysse de Joyce, je me souviens très bien (ça date du XXème siècle) avoir aimé et, en même temps, trouvé folle l’idée de cet homme qui avait écrit des livres dont les titres n’étaient que des lettres de l’alphabet. Je prenais ça pour une douce folie, d’ailleurs très belle. J’ignorais qu’un fou, d’ailleurs très doux, aurait l’idée de la réaliser. C’est ce que fait Philippe Jaffeux dont je viens de lire N.
N est intitulé « L’E N IEMe ». Philippe Jaffeux donne, en une sorte d’avant-propos, les « contraintes » ou plutôt la structure du livre dans une courte notice. Pour qui ne connaît pas son travail et pour en bien saisir l’enjeu, je crois nécessaire de reproduite ici cette notice dans son entier : « Notes. La lettre N, intitulée “L’énième”, est composée de 26 carrés de 14 cm (et donc d’une superficie de 196 cm2). Chaque carré contient 26 phrases, 33 lignes et 32 interlignes ainsi que 196 lettres n dont chacune des apparitions est décalée. La ponctuation progressive consiste à mettre en exposant la dernière lettre des 26 phrases de la page A jusqu’aux 26 dernières lettres des 26 phrases de la page Z. La pagination élève chaque lettre de l’alphabet à la puissance n. La lettre n disparaît sur la dernière phrase avant de réapparaître dans un mot final qui annonce la lettre O. 
Précisions. Les décalages s’effectuent aussi sur les lettres n mises en exposant. Sur la page N les lettres n sont toutes mises en exposant. Les mesures récapitulatives dans N sont des décalages de lettres n, nombres de lettres mises en exposant, pages (ou carrés), lignes et interlignes, phrases et sur la 25e ligne de la page Z, une mesure récapitulative à partir de la lettre A. Afin de contenir 26 phrases, écrites sur 33 lignes, dans un carré, celui-ci ne mesure pas exactement 14 cm. »
Il est compliqué d’écrire à partir du texte même de N. Le mode de composition précisé par Jaffeux en avant-propos et le côté sériel de son écriture (à la fois répétitif et jamais identique, ne serait-ce qu’à cause des modifications typographiques) rendent toute analyse difficile et poussent le lecteur à construire une sorte de discours sur le livre lui-même (ce à quoi je n’échappe pas). Non pas que le livre soit fermé au lecteur mais sa composition est telle qu’elle contraint son lecteur à un choix : parler sur (donc de l’extérieur, en tentant de donner à un éventuel tiers une idée de l’espace dans lequel le livre creuse sa durée propre, mais alors en ne pouvant faire autrement que manquer le vertige qui tourne dans ce cyclone) ou entrer dans (et alors le vertige emporte le lecteur qui ne peut plus rien transmettre de posé, de clair, à un tiers). Lecteur, on est donc contraint à une alternance de lecture emportée et de retours extérieurs sur l’objet et le projet d’ensemble, c’est-à-dire son 
Alphabet.
La structure globale de l’Alphabet de Jaffeux fait que chaque livre possède 26 pages, ce qui veut donc dire aussi 26 lettres. Chaque page de chaque livre est donc une lettre tout comme chaque lettre de l’alphabet est une page de chacun des livres de Philippe Jaffeux. On pourrait ainsi imaginer d’écrire le mot alphabet, par exemple, en utilisant la page a du livre A puis la page l du livre L, puis la page p du livre P, puis la page h du livre H, puis la page a du livre A (ou d’un autre), puis la page b du livre B, puis la page e du livre E et enfin la page t du livre T. Mais on pourrait aussi imaginer beaucoup d’autres possibilités, par exemple, au hasard, utiliser la page a du livre Z, puis la page l du livre R, puis la page p du livre E, etc. On le voit, la combinatoire disponible est proprement gigantesque (même si elle est calculable) et c’est un éventail d’énonciations d’une complexité folle qui est enclose dans ce 
projet.
D’une certaine façon, Jaffeux invente une matrice à un livre absolu. Chaque lettre de son alphabet projette la langue sur un registre différent comme s’il construisait à chaque fois non pas un livre mais un logiciel de production d’écarts. Chaque lettre de l’alphabet écrit et publié par lui devient ainsi un des régimes possible avec lequel le livre à venir pourrait (pourra) jeter les 
dés.
Dans
N, pour revenir à lui, mais aussi comme dans tous les livres de Jaffeux, chaque page est une lettre. Une lettre est donc ici un carré, mais un carré constitué de 33 lignes et 32 interlignes, c’est-à-dire de plein signifiant et de vide tout aussi signifiant. Chaque lettre peut donc être lue comme un dialogue entre plein et vide, un plein régi par des lois internes précises et un vide qui donne à ce plein l’énergie nécessaire à son mouvement d’implosion, de dislocation, de fission. Si chaque lettre est ainsi un paysage avec une durée propre, elle tout aussi bien le lieu d’une opposition, d’une lutte permanente. « Je brusque le jeu e n tre u n carré extatique et u n n ombre affolé e n vue de rale n tir u n e lettre avec u n e page e n crise » (Tn).
Ce que tout le livre donne finalement à ressentir (plus que comprendre) ou à comprendre (plus que ressentir) - car que comprendre et que ressentir de tout cela qui se produit à un niveau infinitésimal, souterrain - c’est une lutte acharnée et permanente entre lettres et nombres. Aussi paradoxal que ça paraisse, on ressent et comprend pourtant en partie cette lutte. C’est en quelque sorte le noyau musical de N, car, plus encore qu’écrit, le livre est composé, noté comme une musique (on songe inévitablement - sans pouvoir en dire beaucoup plus - à Pythagore). N n’est pas un livre de poésie mais une partition. Mais cette partition, de quelle musique donne-t-elle le code ? Autrement dit : à quoi ressemble la musique des sphères selon Jaffeux ? Il est difficile d’affirmer quoi que ce soit, je me contenterai, citant N, de proposer cette réponse : « une vision cinétique du silence »[1].
En autonomisant peu à peu les lettres par ce travail de fission opéré sur les mots (par l’isolement du n et la mise en exposant de plus en plus importante au fur et à mesure de l’avancée du texte), la lecture devient de plus en plus
traversée de surgissements imprévus. L’identification immédiate des mots (comme des unités closes) devenant visuellement un peu plus difficile à chaque page, on se rend compte que, dans cette provisoire indétermination ou ambiguïté, d’autres mots surgissent qui lancent le lecteur dans d’innombrables directions. Et puisque le livre est une partition, chaque lecture de N se met alors à devenir une interprétation (au sens musical) avec l’inconscient de chaque lecteur comme chef d’orchestre. Vous me direz, tout ça c’est bien joli, mais arrivé là, ne pourrait-on pas se demander si ce que nous lisons, c’est bien un livre de Philippe Jaffeux et non pas quelque objet hybride produit par un ordinateur programmé par un fou. Cette question, je me la suis posée, et cela d’autant plus que le mot ordinateur revient très régulièrement dans le livre. Plusieurs phrases laissent penser dans le même temps, que si la construction de N est intimement liée à l’outil du forgeron Jaffeux (à un certain moment, on le voit comme ça) qu’est l’ordinateur, la visée du livre est au contraire d’échapper à l’ordinateur, de libérer lettres et mots de l’ordre numérique pour les rendre à leur vertige chaotique et au hasart (comme il l’écrit) de leurs rencontres. L’ordinateur dont il est question à chaque page de N est donc sans doute celui sur lequel Philippe Jaffeux travaille mais il est très certainement aussi l’image (figée, programmée, imperméable à toute danse et à tout vertige) d’un univers auquel manquerait les lettres. L’alphabet, que Jaffeux qualifie tout au long de N de « divin », « magique », « vertigineux »(Jn) ou « éternel » (Kn) est alors aussi sinon le principe au moins le cœur d’un écart, d’une transgression, d’une action oblique et insaisissable sur le monde, rien d’autre que ce qui lui donne ensemble réponse, contradiction, et liberté. En ce sens, Jaffeux est une sorte d’écrivain « atomiste ». En élève (rigoureux ?) de Démocrite, c’est comme s’il s’attachait à vérifier pour l’alphabet le clinamen démocritéen[2]
Partition, musique, code, silence, ordinateur, clinamen, on finit par se perdre. N est pourtant bien un livre (je l’ai lu) et Jaffeux un « écrivain ». Si, comme je l’ai dit en ouvrant ce texte, il est difficile de parler du texte même de N, il est tout aussi compliqué de parler de l’écriture de son auteur et de l’auteur lui-même. Si l’écriture de Philippe Jaffeux reste très personnelle sans pourtant rien dire de la personne psychologique de Philippe Jaffeux, c’est que sa singularité tient dans le rapport posé d’emblée entre le matériau même de l’écriture (lettres, mots, phrases) et l’intimité, l’intériorité de celui qui les manipule : aucune représentation chez Jaffeux au sens où, la plupart du temps, les auteurs exposent leur « moi », leur biographie, leurs idées, opinions ou même, descendons encore, leurs états d’âme. Si on ne trouve évidemment rien de tel dans N, c’est que l’acte d’écrire est vécu ici sur un autre plan : Philippe Jaffeux n’utilise pas l’écriture en marchand ou en artiste (est-ce si différent ?), encore moins peut-être en écrivain dont il s’amuse à recycler l’image[3] débitant la fiction de son « moi » en tranches à son profit (narcissique), mais bien plutôt en technicien, en chimiste, dissolvant et solutionnant phrases et mots en lettres selon des procédures précises et recomposant ainsi d’autres mots, d’autres phrases dans la très étrange sorte d’accélérateur de particules qu’est N et, plus largement son projet d’Alphabet. Jaffeux écrit et ne nous dit rien sur l’individu Jaffeux car il est le CERN à lui tout seul. La fiction de son « moi » (comme de celui de tous) est pulvérisée dans la machine et recomposée sans cesse sur un mode infiniment moins subjectif (on est loin de la poésie subjective « horriblement fadasse » dont parlait Rimbaud) et infiniment plus large. Et pourtant, sans être subjective, l’écriture de Jaffeux emprunte à haute dose le véhicule le plus délié : je. Le nombre de phrases (qu’on pourrait peut-être appeler Courants comme il nomme lui-même les « phrases » de ses derniers textes) commençant par le pronom de la première personne est si grand qu’on peut sans doute s’interroger sur le statut de ce « je » chez Jaffeux. Le « je » de Jaffeux est celui d’un démiurge qui découvrirait son oeuvre au moment où elle le crée. C’est le « je » du sujet qui découvre qu’il n’est que la conséquence de sa propre énonciation et que celle-ci ne peut se produire que par le biais d’un matériau (le langage) déjà brisé, réduit à n’être plus que fragments d’une autre substance : « Je me pe n che vers u n se n s qui stabilise u n axe n umérique avec l’éla n d’u n vide divi n » (Ln) écrit-il.
Plus on avance dans la lecture de N, plus la sensation de l’affranchissement des lettres elles-mêmes (avec les exposants et les espaces s’intercalant autour de chaque n) augmente, affranchissement dans lequel s’engouffre une sorte de vide tournant, quelque chose comme un maelström (celui de Poe ?) où l’alphabet se retrouverait au plus près d’un état originel, chaotique, les lettres à peine différenciées les unes des autres. C’est un peu comme si, travaillant en apprenti sorcier, en alchimiste, sur le langage, il retrouvait quelque chose de la magie de la création même des lettres, comme s’il retrouvait l’image dans la lettre (la chose, dite de multiples façons, revient plusieurs fois dans le livre), comme s’il revenait à la lettre figurant, en deçà de tout code, une réalité effective et, peut-être même au-delà de la figuration, l’action même de la lettre comme signe. Le livre à venir de Jaffeux est plus un mouvement incessant qu’un objet en soi. Il ne peut exister en tant que tel mais n’est autre chose que la possibilité de sa relance perpétuelle. Un peu de la même façon que la Torah (sans voyelles ni ponctuation) n’existe que dans la parole de qui la récite, l’Alphabet de Jaffeux est en quelque sorte lui aussi fait de lettres carrées qui ne peuvent prendre vie que par l’interprétation qu’en fait et fera le lecteur.
Jaffeux est un écrivain dans le sens où il utilise les lettres, où, rassemblant dans un même mouvement ce qu’il y a de plus originel et de plus final, de l’apprentissage de l’écriture par l’enfant qui voit soudain le monde se trouver passer au tamis de l’alphabet à la création même de ce monde par une espèce de Kabbale, il retrouve le lieu (ou le moment) où devient sensible que « l’existence du langage c’est ce qui reste de l’absence de Dieu », comme l’écrit Ph.Sollers. D’un autre côté, le Zohar ne dit-il pas : « En effet, quand le Saint Béni Soit-Il voulut créer le monde, les lettres étaient encloses. Pendant les deux mille ans qui précédèrent la création, il les contemplait et jouait avec elles/ lorsqu’il se décidé à créer le monde, toutes les lettres se présentèrent à Lui, de la dernière à la première ».




[1] « U n e visio n ci n étique du sile n ce articule u n espace solaire grâce à la rotatio n d’u n vide autour d’u n e limite cosmique » (Sn).

[2] « L’impact d’u n état po n ctue u n e re n co n tre e n tre la puissa n ce d’u n se n s et le sig n e d’u n e n ième choc » (Dn).

[3] « Je recycle l’é n ième image d’u n écrivai n afi n d’implorer le secours d’u n a n alphabète me n acé par la der n ière lettre d’u n clavier irrécupérable » (Tn).