Un article de rené benjamin paru dans L'Action Française du 16 juin 1938

Un Homme 

 

Maurras a passé toute sa vie, journées et nuits, à combattre des idées fausses. Et il faut voir comment il se jette dessus ! Sa main se crispe sur la plume, pendant que sa pensée, comme l'aigle, vise, fond, maîtrise, réduit. Quel enseignement de le regarder écrire ! 

Je laisse toujours à des esprits qui sont à l'aise dans les plus hautes idées le soin de parler décemment de son œuvre. Mais je puis, sans audace excessive, essayer de dire l'exemple qu'il est à voir vivre. Et je prétends qu'il n'est pas un Français, si simple soit-il, si loin de la politique qu'il veuille rester, qui ne puisse, qui ne doive admirer cet homme, le plus étonnant de nos compatriotes. 

Étonnant parce qu'il est le remède à tous les pessimismes !  

On dit sans cesse, et partout, que la France est déchue dans l'esprit des peuples. Ah ! Dieu ! Allez à Rome, Burgos, Lisbonne, Genève; parlez de Maurras; vous verrez ce qui est vrai ! La première fois que j'ai abordé l'Espagne de Franco, je n'étais pas fier; j'avais peur qu'on ne vît en moi qu'un concitoyen de Blum. Quelle bêtise ! Les nains, chez les Espagnols, sont relégués dans les coins de tableaux. Ce qu'ils voyaient au centre, dans la lumière, c'était Maurras, de qui ils ont tout appris pour bâtir leur révolution nationale. Et un ministre de Franco m'a dit, les yeux ardents: « Vos gouvernements représentent tous les dangers démocratiques… mais vous avez Maurras ou la Vigilance de l'Esprit ! » 

Grâce à Maurras, à l'étranger, la France n'est pas déchue. 

On entend dire partout et sans cesse que la France ne travaille plus !… Pensez à Maurras, qui travaille du lever au coucher, et ne s'arrête jamais, parce que la vie non plus ne s'arrête pas, que la mauvaise herbe reprend sournoisement partout, que le mal est là toujours. Le mal qui ne peut pas décourager Maurras. A la faveur de son heureuse élection, il expliquait pourquoi: « Dans le monde, disait-il, le bien, de toute évidence, l'emporte sur le mal ! Si le mal l'emportait, le monde depuis longtemps serait fini ! » Il reste que la ténacité du mal ne permet pas de vacances. Un adversaire, chrétien-bolchevisant, vient de me dire avec le frisson de l'homme qui sent le soufre: « Votre Maurras… c'est le diable ! » Légère erreur: il est entêté comme le diable. Ce n'est pas sa faute. Ce sont les exigences du combat que mène le diable. Aussi il n'y a pas de vraie fête où Maurras s'abandonne. Il pense toujours: « Mais l'heure tourne… Il faut se remettre au travail. » Voici deux fois en une année que je le remarque. A sa sortie de prison et le jour de son élection, des centaines de personnes ont couru à L'Action Française l'entourer, l'acclamer, l'embrasser. Il était ému et n'en revenait pas; il faisait signe que c'était trop; il disait, sa coupe de champagne en main : « Je reçois toujours ! Et vous… vous tous, qu'est-ce qu'on vous donne ? » Puis il a posé sa coupe, donné des accolades, et les deux fois, pendant que les mains de tous ces gens qui ne faisaient qu'être heureux se tendaient encore vers lui, tout seul, ses papiers sous le bras, il a grimpé son escalier… pour aller travailler. C'était magnifique. Nous restions en bas, au ras du sol, l'acclamant en désordre, faibles et détendus par cette minute de plaisir, et lui s'élevait débordant de gratitude, envoyant encore des sourires, mais déjà tout à sa pensée, se ramassant, se concentrant, s'élevant vers le plus noble des efforts ! 

On dit partout – dans quel lieu n'entend-on pas dire ! – que la France n'a plus la foi. Fatigue de la guerre, avortements politiques, tous les espoirs changés en regrets, la France en a trop subi; rien ne lui fait plus; elle croupit dans l'indifférence ! Et Maurras ? Il est toujours le contraire de ce qu'on dit ! Toujours la raison majeure qui s'oppose au découragement. Lui, il croit, il espère, et bien entendu en dépit des coups, des défaites, des abandons; car la foi, qui ne brille pas dans les ténèbres, n'est pas la foi; et l'espoir, la victoire acquise, n'est plus l'espoir ! Maurras n'est jamais hypnotisé par le présent puisqu'il compte sur l'avenir. Accident, injure, obstacle sont pour lui normaux dans une vie qui n'est que lutte. Plus haut que les individus, il défend des institutions ; et la tête dans le ciel, menant le combat de la Religion et de la Monarchie, il lève l'étendard au-dessus des colères et des gémissements. C'est un soldat, qui reçoit des coups en en donnant, mais dont le cœur trempé sait que le triomphe viendra.  

On entend partout – où ne le dit-on pas ? – « Nous vivons une affreuse époque de fatuité primaire ! » Ce serait vrai… s'il n'y avait pas Maurras. Maurras ou la culture la plus vaste et la plus modeste. Une dame, jeudi, lui disait avec malice : « Ah !… que vous êtes intelligent ! » On se mit à rire autour d'eux. Il regarda les rieurs, pour répliquer dans un sursaut d'impayable sérieux: « Elle ne me convaincra pas ! » Il était sincère. Ce n'est pas à l'homme qui cherche parmi tant de pièges et de passions la vérité, qu'on peut faire croire aux victoires faciles de l'esprit. Je ne convaincrai pas les bêtes de mauvaise foi qui s'obstinent à parler de son orgueil démoniaque. Il n'y a pas plus modeste. Il l'est par prédestination. Un homme qui se bat pour une grande cause disparaît derrière elle. Et l'homme que la beauté éblouit, sous quelque forme que ce soit, femme, patrie, poésie, idée juste, est humble par le seul fait de son éblouissement. 

Je me rappelle que Daudet, dans un article, l'avait comparé à Richelieu. Maurras lit cela ; il reste suffoqué. 

–  Ah ! me dit-il, désolé, il aurait écrit que je pouvais faire un ministre d'Etat, passe encore ! Mais Richelieu !… 

Je rapportai ces paroles à Daudet, qui éclata de rire. 

– Pourquoi pas, clama-t-il, un sous-chef de bureau ! 

Cher Maurras, je l'ai regardé, le cœur battant, l'autre jour, à la minute où il apprit qu'il était académicien. Il l'apprit par les yeux, son oreille demeurant fermée à l'acclamation de quelques intimes qui s'élançaient vers lui. Mais son œil, qu'il était charmant ! Quelle fraîcheur dans le plaisir !… Quelle innocence, je souligne ce mot, chez cet homme qui connaît tous les tours, retours et détours de l'esprit. De l'esprit: car le cœur est le plus humain, resté le plus simple, nourri d'affections, ne prenant que pour rendre et donner davantage. On comprend qu'il soit adoré. Il n'y a pas plus généreux. Que faisait-il en attendant le résultat de l'élection ? D'autres se seraient agités, auraient recommencé le compte des voix possibles en s'inquiétant de l'heure. On avait dit: « A deux heures vingt, nous saurons ! » Il était deux heures vingt. Maurras, paisible, tenait par un bout une grande feuille de papier que son ami Mazet, l'architecte, tenait par l'autre. C'était le plan du monument qu'on projette d'élever à Bainville. On y voyait une stèle. Sur cette stèle, un mort, habillé à l'antique, s'écartait des vivants qui lui étaient chers. 

– Mais pourquoi s'écarte-t-il ? demande Maurras. La conception grecque me plaît davantage ! Chez les Grecs, le mort est immobile. Il reste, tel le souvenir. Et ce sont les vivants qui s'éloignent pour vaquer à leurs travaux ! 

Nous écoutions dans le silence, occupés par plusieurs sentiments. Lui escomptait une grande satisfaction toute proche; il désirait donc la présence spirituelle d'une haute amitié; et alors, il ajouta de sa voix sourde, si persuasive: 

– Surtout dans le cas de Bainville… de quel droit nous quitterait-il ainsi ?  

 

René Benjamin,  

de l'Académie Goncourt 

 

(L'Action Française, 16 juin 1938) 




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