LETTRES DE RENE BENJAMIN A CLAUDE-HENRI GRIGNON présentées par Xavier Soleil

Claude-Henri Grignon est un écrivain canadien-français, né à Sainte-Adèle le 8 juillet 1894. D'abord fonctionnaire, il se lança dans le journalisme en 1916 et collabora, entre autres, au Nationaliste, à La Minerve et à La Nation de Québec. Ses auteurs français préférés étaient Barbey d'Aurevilly, Léon Daudet, Péguy et surtout Léon Bloy. « Ces écrivains, lit-on dans l'Encyclopédie de l'Agora, en plus de l'influencer par leur style et leur fougue, le confirmèrent dans son catholicisme et sa vision  traditionaliste du réel. » Ses deux livres les plus importants parurent en 1933 ; ce sont un roman, Un Homme et son péché, et Ombres et clameurs, essai sur la littérature canadienne-française.

En 1936, il fonde un périodique, célèbre dès sa parution, Les Pamphlets de Valdombre. C'est probablement à cette époque qu'il rencontra les livres de René Benjamin pour lesquels il éprouva une grande admiration. Une correspondance s'échangea dès lors entre eux, dont la Bibliothèque et les Archives nationales du Québec conservent les lettre de Benjamin à Grignon, soit 2 lettres en 1937, 1 en 1938, 2 en 1939, 1 en 1940, 1 en 1947, 2 en 1948, ainsi que la copie dactylographiée d'une lettre de Grignon à René Benjamin.

C'est peu… et c'est beaucoup ! Les lettres de Benjamin sont une merveille de délicatesse, de sensibilité, d'intelligence et de style. Claude-Henri Grignon, dans l'article de ses Pamphlets consacré au livre de Benjamin paru en 1938, Chronique d'un temps troublé1, n'a pas manqué de noter : « Ceux qui ont eu le bonheur de lire des lettres de Benjamin se rendront compte qu'il est un maître épistolier. C'est d'un style vif et clair, et sa pensée si personnelle toute en nuances et en reflets nous renvoie la lumière des plus grands siècles littéraires. Ni la correspondance de Voltaire ni celle de Madame de Sévigné n'offrent une grâce plus clairvoyante, plus d'esprit, d'esprit plus français, une plus belle sûreté de ligne. Je suis bien certain que les lettres de Benjamin composeront le meilleur et le plus durable de son œuvre. »

 

Son écriture, d'une lisibilité parfaite, est une merveille d'harmonie et d'élégance. Jean Tenant lui a consacré une page entière dans Notre ami Benjamin. « L'impression que j'éprouve en relisant les lettres, les dédicaces de Benjamin, écrit-il, correspond exactement à tout ce que nous aimions dans sa personne comme dans son œuvre. "Là, tout n'est qu'ordre et beauté" – élégance, clarté, lisibilité, franchise, netteté. Les lignes sont horizontales, ne montent ni ne descendent : c'est la pondération, la retenue, la pudeur des sentiments. Il y a des pleins et des déliés ; l'artiste se révèle, ainsi que l'amoureux des beaux texte – bien imprimés – à la proportion des jambages, à la liaison des lettres, au dessin des majuscules, à la forme des m, des h, des g, qui donne à la ligne, à toute la page, un caractère en quelque sorte elzévirien […]

Mais la fantaisie ? mais l'enthousiasme ? dires-vous. Vous les trouverez dans la signature. Celle-ci, large, ornée, aérée, s'étale sur une ligne ascendante, assez, mais pas trop ; et c'est l'enthousiasme, non l'optimisme. La fantaisie éclate dans la forme des deux majuscules R et B : d'abord, un trait droit, de même pente que l'écriture ; puis pour l'R, une ligne galbée, descendant de gauche à droite, du sommet de la barre d'appui, en la coiffant, jusqu'au point de départ, assez éloigné, de la minuscule e ; pour le B, qui se lie à l'é final du prénom, une ligne semblable, de même style, mais terminée par un crochet de fermeture. L'e suivant se détache, amorçant, après cette pause, le mouvement rapide qui emporte les autres lettres jusqu'à l'n final confondu avec l'i, et figuré par une courbe sans brisure, en manière de paraphe. »

Impressions que confirme La Varende dans sa contribution à l'Hommage conçu et imprimé en 1949 par Pierre Lanauve de Tartas. Il l'avait invité à l'exposition de ses Cent Bateaux chez Bernheim. « Première lettre, éblouissante, que j'ai encore, jaunie, pâle, toujours vivante. Son écriture prouvait la graphologie ; courante et précise, vive et formée, sans faiblesse aucune, chaque lettre dessinée ; le tout, pris dans une élégance fière. Sa parole écrite. »

 

Il écrivait beaucoup et … avait toujours dix lettres à écrire. Son fils François remarque, dans Un tel père, que sa correspondance lui avait pris la moitié de sa vie et, ajoutait-il, « il y a là des trésors que le monde connaîtra peut-être un jour. » En voici une petite partie.

 

 

 

Première lettre –

 

Le Plessis Savonnières (Indre et Loire)

le 5 septembre 1937

 

Monsieur,

Je viens de lire avec beaucoup d'émotion la longue chronique que vous avez consacrée à mon "Mussolini". Je dis : émotion, parce que toute déclaration d'amitié m'en donne, et il y a cela d'abord dans votre article ! Il y a un élan. Vous m'avez suivi. Et les battements de mon cœur on fait battre le vôtre. Cela, c'est relativement rare. Cela, c'est la récompense d'écrire.

Un artiste est un homme qui ne peut pas garder son bonheur ou son malheur. Il a un besoin impératif de le faire partager. L'art, je le répète tous les jours de ma vie, est le suprême plaisir – le plaisir qu'on veut faire partager. En lisant, vous en avez eu votre part. Voilà de quoi je suis ému.

Et puis vous êtes le seul à avoir dit : "C'est un poème !"

Il fallait s'attendre, puisque je touchais à un homme politique, à ce que l'on me juge selon des idées politiques. Cela n'a pas manqué. Vous êtes le seul à avoir vu que ce n'était pas mon métier. Mon métier est de peindre. Mon métier est de faire un portrait. Mon métier n'est pas de me demander si… ou si…!

Vous l'avez bien compris ; puis vous l'avez perdu de vue. C'était forcé ; le problème politique est trop présent toujours à votre esprit. Et pendant toute la page 363, vous me reprochez… de ne pas avoir tout dit !

Je ne suis pas chartiste, je ne suis pas historien. Je suis peintre. La première règle de l'art c'est de ne pas tout dire, de ne traiter que son sujet, de faire son choix.                                                  

Du fait qu'on ne traite pas tout, on ne cache pas des vérités, on les laisse, parce qu'elles ne sont pas de votre domaine.

J'avais un ami pessimiste, qui quand il me voyait rire aux comédies de Molière, haussait les épaules et me disait : « Ce n'est pas toute la vie ! Et les misères ? Et les drames ? » Bien sûr ! Mais ce n'était pas l'affaire de Molière !

Vous pensez bien que remuant et ruminant mon sujet dans tous les sens, je me suis dit, moi aussi : « Faut-il parler longuement des corporations, et des salaires, et des rendements, et établir des statistiques, et donner des chiffres ? Mais… ce n'était pas mon affaire : j'écrivais un poème.

Moi aussi, j'ai été ému par l'action d'Arnaldo Mussolini et du Père Tacchi Venturi ! Mais… je faisais le portrait de Mussolini… et pas le leur. Le droit strict d'un artiste, en éclairant son œuvre, est de laisser dans l'ombre ce qu'il veut.

Mais… vous savez tout cela mieux que moi – puissant artiste que vous êtes, car votre critique est de l'art, mouvante et passionnée ! Et vous lisez comme il faut lire, en engageant tout l'homme. J'aime, au milieu de vos admirations, vos résistances, vos rebuffades, vos bourrades ; Il y a tout à coup des coups de poings dans votre amitié. Votre style, si j'ose dire, a des haussements d'épaules.

Tout cela force la sympathie. Tout cela fait qu'à travers l'Océan, on vous tend les mains, en vous remerciant chaleureusement d'être ce que vous êtes. L'ami Trotabas me parle de vous depuis un an : c'est un être exquis ; il ne peut pas se tromper sur la qualité de ce qu'il aime. Je me réjouis, si je ne meurs pas, à l'idée de vous connaître un jour, car j'irai bien un jour au Canada : j'en ai trop envie ! Il faut que cette envie coïncide avec des possibilités. J'ai confiance.

Vos Pamphlets prouvent que vous êtes un lutteur rude et loyal : on ne peut à votre contact que gagner en chaleur et en courage. C'est un gain que je ne me refuserai pas.

Pour aujourd'hui, je voudrais que les commencements de notre amitié s'établissant si bien, vous me disiez s'il y a de moi des livres que vous auriez plaisir à recevoir de ma main. Excusez-moi… On ne peut donner que ce qu'on a !

Et en vous remerciant encore de tout cœur, je vous souhaite ce que je crois le plus important dans nos vies, de continuer à être heureux, en écrivant !

 

René Benjamin

 

Vous avez écrit une chose que je vous envie : «.Mussolini ne peut pas laisser d'imitateurs. Le fascisme est son œuvre, tout comme le Jugement Dernier appartient à Michel-Ange. Les chefs-d'œuvre ne se répètent pas ; on les copie encore moins. »

Bravo ! Mais alors, ne nous demandons pas ce que deviendra l'Italie après Mussolini ! Après Michel-Ange, il n'y a pas eu de Michel-Ange. Et si j'avais vécu de son temps, j'aurais fait son portrait !

 

 

Deuxième lettre –

 

                                                                                                                           Paris, le 17 décembre 37

 

Cher Monsieur,

Je vous réponds en hâte, entre deux voyages ! Et je vous réponds… que je ne vous répondrai pas politique : ce n'est pas mon affaire ! Pardonnez-moi ; comprenez-moi. Quand un peintre peint un grand homme politique, on ne lui demande pas s'il est de son parti, parce que ça n'a rien à voir avec le portrait. Vos adversaires les plus tenaces ne me feront pas démordre de ce point de vue. Je fais, tout le long de ma vie, mon métier d'artiste, je dirais presque d'artisan. Si je l'avais voulu, j'aurais été politique : je ne l'ai pas voulu. L'économie politique est-elle à Rome engagée dangereusement : je n'y connais rien. L'âme italienne est-elle plus haut qu'elle n'était ? Là, je m'y connais. Je dis : "elle est sur un sommet, grâce à un homme de génie !" Et je crie : "Vive Mussolini !"

Les mécontents ! Ah ! Ah ! Il faudrait, avant de parler d'eux en l'air, comme font tant de gens, nous prouver que ceux qui existent sont capables d'autre chose que de mécontentement !

J'ai vu : je sais ce que j'ai vu. On ne peut pas m'intimider. Et sur le reste, je me récuse !

A vous, de tout cœur.

 

René Benjamin

 

Je ne suis que l'été en Touraine. Je reste huit mois de l'année, de novembre à juillet, à Paris, 111 boulevard Saint-Michel.

 

 

Troisième lettre – 

 

Paris, 111 Bd St-Michel

Le 23 décembre 38

 

Cher Monsieur

Je suis ingrat avec vous ! Ce n'est pas douteux, et j'en ai honte. Mais je travaille comme trois nègres, et je sens bien maintenant que je perdrai le souffle… avant d'avoir soufflé !

Tous les mois, vous nous donnez avec une abondance qui m'émerveille le meilleur, c'est à dire le plus vrai de vous-même. Ce n'est pas sans émotion que j'y trouve souvent des traits affectueux à mon égard. Vous me faites l'effet d'un bon vent, qui arrive du Canada, chargé de graines et de bonnes odeurs. Vous semez à travers l'espace. Je respire plus largement en vous lisant ; et quand je vous ai lu je suis enrichi comme tout homme qui rencontre un homme.

Soyez remercié pour cette œuvre tenace, large et féconde. Puisque voici l'époque des vœux, que les miens vous parviennent avec leur chaude sincérité. Je vous souhaite la joie dans le travail ! Elle illumine à vrai dire tout ce que vous écrivez. Puisse-t-elle ne jamais vous abandonner !

René Benjamin

Quatrième lettre –

 

Copie d'une lettre à la main

 

Sainte-Adèle, 30 avril 1939

 

à René Benjamin

 

Cher grand artiste,

J'ai plaisir à vous présenter une de mes payses, Mme Françoise Gaudet-Smet2 de Montréal, Canada. Elle vous apporte un témoignage de notre admiration.

Cette femme de lettres, conférencière, directrice de la revue Paysana, personnifie, vous le verrez tout de suite, la vraie femme canadienne-française, pure laine. Je sais que vous lui ferez le plaisir et le grand honneur de l'écouter. Mieux que personne, elle vous parlera avec amour, avec vérité de la province de Québec, prolongement de la France. Elle s'occupe de ce qu'on est convenu d'appeler l'artisanat. Tout son dévouement va à la cause de la paysannerie et, comme vous, elle appartient au passé. Elle est essentiellement nationaliste, ce qui devrait vous la rendre sympathique.

Elle ne vient pas accaparer votre temps si précieux, ni faire votre connaissance avec l'espoir de se servir de votre nom. Elle vient chercher auprès de vous un peu de lumière qui la guiderait durant son séjour en France au sujet des arts domestiques, et pour prendre un contact plus vivant  avec la paysannerie française, en regard des études qu'elle poursuit.

Mon cher Benjamin, je profite de ce billet pour vous exprimer tout mon regret de n'avoir pas su vous remercier plus tôt de votre extraordinaire Chronique d'un temps troublé et de votre dernière lettre qui m'a tant ému. Croyez que je succombe sous le poids du travail et que je me vois obligé de remettre à plus tard le plaisir que j'éprouve à venir causer avec vous. Vous avez la meilleure part de mon admiration et de mon amitié et je ne saurais le mieux prouver qu'en écrivant l'éloge de votre Chronique, ce que je ferai dans mes Pamphlets de mai ou juin prochain.

Je vous remercie de la réception que vous ferez à Mme Gaudet-Smet et vous prie de croire à l'assurance de mes meilleurs sentiments. Votre ours canadien,

 

Valdombre

 

 

Cinquième lettre – 

 

Le Plessis, Savonnières (Indre et Loire)

Le mardi 8 août 1939

 

Cher ami !

 

(Vous me permettez, n'est-ce pas, cette expression ? Je ne peux plus en avoir d'autre après avoir lu votre article) – cher ami, avez-vous pensé, en écrivant, à ma confusion, quand je vous lirais ?

Je crois que vous n'avez pensé qu'à ceux que vous vouliez convaincre ! Vous avez le don de la vie : il vous faut en donner ! Vous partagez votre chaleur. Mais moi ! moi ! l'objet de cet enthousiasme affectueux, comment voulez-vous que je le supporte sans un grand trouble ? Ou alors, il faut que je vous lise avec des lunettes qui atténuent les mots trop lumineux. Si vous saviez l'inquiétude que j'ai avant d'écrire, et après avoir écrit ! Il n'y a que pendant que j'écris, heure de l'illusion, que je connais l'heureuse inconscience. A mon âge, on est fixé : on n'a que des espoirs, on ne fait que des brouillons. Je ne peux, bien entendu, pas croire ce que vous dites de moi !

Ah ! Je crois que vous le croyez ! Parbleu ! Vous êtes un magnifique pur-sang ! Vous bondissez en hennissant dans les élevages de la littérature. C'est cela vos "Pamphlets". Chaque fois que je les lis, je me confirme qu'il n'y a rien de plus beau que le don de vie, qu'une nature qui s'affirme, et qui spontanément s'engage.

Au moment où j'écris ce mot, je m'aperçois que vous l'avez employé pour moi, et que c'est la ligne qui m'a le plus touché. Je vous retourne, de tout mon cœur, le compliment. Oui, il faut s'engager. Avez-vous remarqué, par exemple, qu'un Giraudoux, dont bien des traits me touchent, et profondément, ne s'engage jamais ? Il reste au-dessus du débat. Et il ne plane pas, il papillonne ! C'est sa faiblesse. Elle m'inquiète.

Il me semble, à vous lire, que nous sommes des êtres de même race. Tout est là pour s'entendre. Au Jugement Dernier, nous ferons partie de la même troupe. Nous serons jugés en même temps. Nous aurons eu les mêmes ardeurs, en commettant les mêmes erreurs.

Aurons-nous la joie de nous connaître en ce monde ? Je riais bien tout à l'heure, en lisant votre article sur Madame Léon-Mercier Gouin3 ! Un ami, qui veut absolument que je fasse des conférences au Canada, m'a fait connaître dette dame, en mai, quand elle était à Paris. Sa personne et sa conversation m'ont immédiatement ennuyé. J'ai été avec elle vague et somnolent. Elle m'a écrit depuis : « Vous ne sauriez croire quel bon souvenir je garde de notre rencontre ! » J'ai trouvé cela savoureux. Elle a écrit à Etienne Gilson4, Président de l'Institut Canadien. Il paraît que Gilson va m'écrire. Et qu'une année ou l'autre je prendrai le bateau !

Je n'en suis pas encore bien sûr ! Je suis un homme d'une paresse surprenante, quand il s'agit d'aller vers des publics que je ne connais pas.

Le cher Trotabas a moins de paresse que moi. Il est vrai qu'il ne parle pas en public ! Mais quelqu'un m'a dit qu'il était parti vers vous. Cet homme est un veinard, qui crée sa veine.

Depuis que je vous lis, je me suis fait de vous une idée, une petite modeste idée. Et il y a huit jours, ayant été à Genève voir les tableaux du Prado, je suis resté tout à coup en arrêt devant une toile du Gréco, et j'ai pensé à vous ! Cette toile est un portrait. Ce portrait, je l'appellerais "le portrait de l'homme loyal", s'il n'était intitulé déjà celui du "Chevalier à la main sur le cœur". C'est une chose sublime ! C'est le portrait d'un visage, d'une main et d'une épée. Le visage est d'un homme, mais le regard de Dieu. La main est exsangue, parce que tout le sang est au cœur. L'épée est en or fin : elle ne livre que les combats essentiels. Me voilà maintenant pour le reste de ma vie à rêver là-dessus !… Que devant une telle œuvre votre souvenir m'ait monté à l'esprit, c'est vous dire en quelle haute estime je tiens vos franchises, vos hardiesses et vos combats.

A vous mes deux mains.                                                René Benjamin

Sixième lettre –

 

Le Plessis, Savonnières (Indre et Loire)

Le vendredi 8 septembre 39

 

Mon cher Grignon,

Vos pages de juin, d'une affection si vibrante, m'arrivent à la minute où la tragédie vient de se saisir de nous !

Votre article se termine, parlant de moi, par ces deux mots : "Qu'il vive !" Et moi, je réponds en écho, tout haut : "Que la France survive !", et tout bas : "Que mon enfant revienne !" Il a vingt-deux ans. Dimanche, quand la guerre a éclaté, il était à cent mètres de la frontière, en avant de Metz, la main crispée sur une mitrailleuse. Et maintenant, advienne ce que Dieu voudra ! Qu'on soit soldat, prêtre ou artiste, le but de la vie est le même, lutter contre le laid et le mal. La guerre n'est que la forme dramatique d'une lutte qui ne cesse jamais, quand la guerre est contre l'Allemagne.

Nous ne savons pas à cette heure ceux que cette guerre dévorera. Mais nous sommes sûrs de vaincre, parce que comme Franco nous tenons le drapeau de l'esprit. Et l'esprit est plus fort que la force !

Je vous donne à travers les mers, cher Henri Grignon, mon accolade la plus grave et la plus émue.

 

René Benjamin

 

 

 

Septième lettre –

 

Le Plessis, Savonnières (Indre et Loire)

Le 2 juin 1940

 

Mon cher Henri Grignon,

Vous avez écrit dans votre dernier numéro des Pamphlets des pages magistrales sur l'éducation des filles ! Or, je sais trop dans quelle solitude vivent les écrivains qui disent de simples choses justes, pour ne pas vous tendre les mains en vous criant : Bravo !

Nous avons une étrange et bien cruelle vie. Nous étions arrivés à l'aberration totale en tout. Il n'y avait plus qu'à brûler tout : l'incendiaire Hitler va s'en charger ! Avant quelques mois l'Europe entière ne sera que ruines. Restera-t-il après la victoire allemande assez d'innocents et d'honnêtes gens pour reconstruire quelque chose, ici ou là, qui marque un peu de bon sens. C'est ce que je ne sais pas. Mais c'est une minute de soulagement dans l'angoisse de lire des vérités écrites avec cette force.

Continuez ! Vous êtes plus utile que jamais – d'une utilité qui passes les mers.

Et je voudrais vous en dire plus et m'expliquer mieux, mais… je peux dire que je reprends ma plume pour vous. Il y a deux mois que je l'ai posée… J'ai subi une grande opération, puis j'ai eu une convalescence douloureuse toute traversée du cauchemar des évènements, et je suis encore loin d'être bien.

Mais… vous êtes l'heureux signe que je commence à ressentir de nouveau ce qui est bien, et de bien loin, mon cher Henri Grignon, mais de tout mon cœur, je vous en remercie.

 

René Benjamin

 

 

 

Huitième lettre –

 

Paris, 111 Bd Saint-Michel Ve

Le vendredi 21 février 47

 

Cher Monsieur – cher ami, oui, ce sont les deux seuls mots qui vous conviennent depuis toujours, – mon éditeur Sorlot me fait lire votre lettre. C'est vrai que je devais vous écrire. Mais j'arrive de Suisse où j'ai fait des conférences, et après ce long voyage, – il a duré un mois ! – j'ai trouvé tant de courrier, tant d'affaires, que j'ai eu l'air de vous négliger.

Pourtant, après tant de misères, vous retrouver, c'est la merveille ! Je n'ai rien oublié de votre affection, de votre fidélité. Tant de fois pendant mon internement stupide (Dieu que la méchanceté des hommes est bête !) mon imagination vous a évoqué. Je rêvais à vous. Je croyais avoir en mains les "Pamphlets de Valdombre"…

Vous écrivez aujourd'hui à Sorlot que bien des gens ne m'aiment pas.

Ah ! je le pense ! Je ne les aime pas non plus !! Mais je crois qu'il faut les regarder en face  et dénoncer leurs dénonciations. Depuis que je suis libre, c'est ce que je n'ai cessé de faire. Et c'est ce que je voudrais faire là-bas, au Canada comme en France.

Je ne suis pas décidé à me laisser faire. L'Enfant tué, dans ces temps ignominieux, a paru à beaucoup de Français comme une bouffée d'air pur.

J'aime à penser que l'air pur est encore plus aimé au Canada que chez nous. Et voilà pourquoi je pense à une édition de mon livre dans votre pays. Si elle ne paraît pas possible aujourd'hui, elle le sera demain.

L'important c'était d'abord de vous retendre la main. Des hommes comme nous doivent retrouver le contact dès qu'ils peuvent.

Je vous dis ma fervente et fidèle amitié.

 

René Benjamin

 

 

 

Neuvième lettre5

 

Lettre adressée à M. René Germain qui la remettra à Benjamin.

 

Sainte-Adèle, Canada, 8 avril 1948

 

A Monsieur René Benjamin

De l'Académie Goncourt

111 Bd Saint-Michel Paris Ve  France

 

Cher Ami,

J'hésite à vous écrire ces deux mots car je fus loin de me conduire tel un ami avec vous. Je vous prie de me pardonner. Vous en avez du reste l'habitude depuis le printemps tragique, ce qui n'implique nullement que je sois votre ennemi.

La guerre m'a beaucoup bouleversé et depuis la libération tout ce qu'on écrit contre vous dans les petites gazettes de résistance à la guimauve m'a indigné. Je sais que vous êtes au-dessus des haines littéraires, mais je n'en souffre pas moins dans mon cœur et ma tête car j'ai toujours pour vous une admiration qui ne peut que grandir.

Votre livre La Table et le verre d'eau que j'ai bu littéralement reste pour moi une des grandes choses que vous ayez écrites. C'est passionnant et toujours si humain. Il va de soi que les pages à la gloire de Balzac emportent le morceau. J'ai bien hâte aussi de lire Le Divin visage reçu ces jours-ci.

Quant à L'Enfant tué, j'aurais dû répondre au directeur des Editions nouvelles, mais parce que je me tiens éloigné des éditeurs de chez nous pour des raisons qu'il serait trop long de vous écrire, je n'ai pu me rendre au désir de M. Sorlot. C'est bien regrettable. Je ne publie plus de Pamphlets depuis 1942. Il était temps du reste de mettre un frein à la violence de mes idées et d'une prose qui agissait un peu à la manière d'une bombe atomique, ce qui ne pouvait rassurer ma famille6. Je continuai à écrire mon roman radiophonique tiré d'Un Homme et son péché et qui est devenu d'une popularité presque scandaleuse. Je vous vois sourire. Je sais que je suis à plaindre, mais rassurez-vous.

Et voici ce qui m'amène à vous présenter un excellent Canadien, M. René Germain qui se fait mon messager auprès de vous. Ce monsieur est président d'une firme importante de cinématographie et ils ont eu l'idée de monter un film autour de mon Péché. Monsieur Germain se rend à Paris pour y rencontrer des écrivains et des cinéastes de réputation internationale dont votre ami Sacha Guitry, et aussi, je crois, Marcel Pagnol.

J'ignore quelles relations vous avez avec l'auteur de Marius, mais si vous êtes au mieux et si vous lui parlez de Valdombre tel que vous me connaissez, je sais que votre présence facilitera la tâche et les démarches de M. Germain. Tout cela, cher ami, sans vous causer d'ennui et en vous demandant d'être parfaitement à l'aise.

Que je voudrais me voir à la place de M. Germain et vous embrasser, cher Français français, vous prouvant une fois de plus combien votre amitié me demeure une des grandes choses de ma vie. Quand m'écrirez-vous que vous viendrez fouler le sol de mon pays paysan où vous rencontrerez des amis qui vous comprennent et qui vous aiment, moi d'abord.

 

 

 

Dixième lettre –

 

Tours. Clinique Saint-Gatien

Le 21 septembre 1948

 

Mon cher ami,

Votre lettre est un baume, un sourire, une aide.

Depuis vingt jours, je suis un martyre, et j'ai la perspective d'en être un pendant des semaines et des semaines encore.

Il y a vingt jours, nuit pathétique. J'ai vécu des heures à la Dostoiewski ; Rétention complète. J'attends le médecin six heures ! Il arrive. Il y a six heures que je hurle la souffrance. Il essaie de me sonder, m'assassine, change la chambre en abattoir, m'emmène enfin à Tours où le chirurgien ne réussit aucun sondage. Il faut faire une cystotomie. Enfin, enfin, on m'endort.

Le chirurgien était bon. L"opération a été parfaite (c'est le premier temps de l'opération de la prostate). Je devrais être chez moi. Mais j'ai eu toutes les complications intestinales et pulmonaires. Jamais je n'ai souffert autant de ma vie. Et on n'en voit pas la fin. Une petite fièvre traîtresse est là qui s'insinue matin et soir. Et il y a… la perspective d'une seconde opération, la seule longue, difficile et grave ! Elle se passera sans doute à Paris. Je veux un grand chirurgien.

Mon cher ami, je m'arrête. Cette simple lettre et je n'en peux plus !

A vous et aux vôtres du fond du cœur.

 

René Benjamin

 

 

1. Benjamin en face de notre temps troublé – Pamphlets de Valdombre, mai et juin 1939.

 

2. Françoise Gaudet-Smet (1902-1986), née à Sainte-Eulalie au Québec, fut une journaliste et femme de lettres canadienne. Elle a fondé la revue Paysana qui parut de 1938 à 1949 et était particulièrement destinée aux femmes des régions rurales et dans laquelle elle glorifiait les activités traditionnellement féminines, comme l'enseignement et l'artisanat.

 

3. Léon-Mercier Gouin (1891-1983), né à Montréal (fils de Lomer Gouin, premier ministre du Québec), juriste, professeur et homme politique canadien. Il avait, en 1917, épousé la comédienne Yvette Ollivier.

 

4. Étienne Gilson (1881-1978), philosophe et historien français. Au Canada, il mit sur pied un Institut d’études médiévales à Toronto et dirigea l’Institut scientifique franco-canadien.

 

5. Tapuscrit corrigé à la main. Au bas de la dernière page, il est noté : écrite à la plume.

 

6. Phrase barrée sur le tapuscrit.

 

7. René Benjamin est mort le 4 octobre 1948.

 

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